mardi 8 décembre 2015

► MARGUERITTE ET JULIEN (Cannes 2015)

Réalisé par Valérie Donzelli ; écrit par Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm, d'après un scénario de Jean Gruault


... La liaison dangereuse


Valérie Donzelli aime les histoires vraies : Marguerite et Julien, en compétition officielle à Cannes cette année, s’inspire librement des amours interdites entre un frère et une sœur au début du XVII ème siècle. La guerre est déclarée (2011), succès critique et public mérité, était une évocation du combat personnel qu’elle avait mené avec son compagnon et acteur fétiche, Jérémie Elkaïm, face à la maladie de leur fils. L’atypique réalisatrice sait donc doser les accents de vérité : elle avait réussi à transformer son épreuve intime en un virevoltant étendard d’espoir mais comment allait-elle s’approprier une authentique tragédie familiale ? Car la cinéaste française détonne, ses œuvres singulières oscillent entre comique de l’absurde et surréalisme : le fantaisiste La reine des pommes ouvrait le bal en posant les bases d’un univers qui allait s’avérer constant. La guerre est déclarée, malgré son sujet dramatique, déployait une énergie courageuse qui ne négligeait pas le rire tandis que le farfelu Main dans la main offrait à Valérie Lemercier un rôle pétillant. Tous s’articulent autour de la grande question qu’est l’amour : les personnages mis en scène par Valérie Donzelli sont sous le coup de grandes passions : amoureuses, amicales ou familiales. L’histoire de Marguerite et Julien de Ravalet ne pouvait donc que séduire une réalisatrice anticonformiste. Le sujet est délicat et peut mettre mal à l’aise mais la cinéaste n’est évidemment pas intéressée par l’odeur de soufre, ce qui exclut tout voyeurisme et complaisance. Fidèle à son cinéma, c’est dans l’émotion des sentiments qu’elle cale sa caméra, avec justesse et délicatesse. Inséparables depuis leur plus jeune âge, Marguerite et Julien coulent des jours heureux dans le domaine familial, entre le château et son parc, isolés d’un monde qui va bientôt les heurter de plein fouet. Devenus jeunes adultes, ils semblent les seuls à ignorer l’ambiguïté d’une relation devenue de plus en plus malsaine aux yeux des autres. La pression de la société comme de leur entourage va bientôt mettre en péril leur adoration, aussi vive que taboue. L’humour caractéristique de Valérie Donzelli laisse la place à une tendresse exacerbée et à un romanesque trépidant mais c’est toujours avec son style revigorant qu’elle se lance dans l’aventure amoureuse de cette liaison dangereuse.


La réalisatrice aborde son histoire avec malice en choisissant la forme du conte. En effet, elle adoucit ainsi la relation défendue en l’écartant du sordide pour en faire un récit intemporel qu’on écoute avec la distance adéquate. Le sésame du genre ouvre d’ailleurs le film « Marguerite et Julien ont vécu il y a longtemps, bien longtemps… », le plan du château qui suit joint le décor à la promesse. Située en Basse-Normandie, il s’agit de la véritable demeure de la famille de Ravalet (Château de Tourlaville) qui a tout du paysage merveilleux. Les films de Valérie Donzelli sont très liés entre eux, elle reprend ainsi son habituel principe d’un narrateur en voix off en la personne d’une surveillante d’orphelinat qui raconte aux petites pensionnaires la mythique histoire des amants maudits. Car c’est bien le statut auquel a accédé le tragique mélodrame et que la mise en scène instaure subtilement. Le public enfantin est celui des contes, l’heure est celle de la veillée, propice aux confidences. Le récit s’anime pour devenir une chanson de geste où les actes deviennent des exploits en ombres chinoises. La puissance de cet amour n’a d’égal que son interdit, ce qui évoque immanquablement d’autres grands destins de couples contrariés : Roméo et Juliette (les prénoms des protagonistes de La guerre est déclarée), Tristan et Iseut ou encore Orphée et Eurydice, tous ont lutté, envers et contre tout, animés par le seul désir amoureux. « Notre amour est une malédiction » déclare Marguerite (Anaïs Demoustier, gracile poupée de porcelaine) donnant à la force de l’attirance la valeur d’un destin. Comme elle le faisait dès son premier film, la réalisatrice utilise des ouvertures et des fermetures à l’iris (typique du cinéma muet) qui confère à l’ensemble ce côté suranné qui va dans le sens d’une temporalité fluctuante.


Car si l’époque de l’histoire originelle est le XVII ème, elle n’est pas exclusivement celle du film. On retrouve là l’extravagance dont est coutumière la cinéaste (Main dans la main mettait en scène un couple coquasse soudainement obligé de littéralement se suivre sans cesse suite à un sortilège mystérieux). Malgré la tonalité grave du propos, elle s’amuse d’anachronismes qui ne perturbent en rien l’histoire et participent à la séduction de l’étrange. On parle ainsi d’un roi de France alors que des forces de l’ordre interviennent en hélicoptère (on peut y voir un clin d’œil à la fameuse scène de Peau d’âne chez Jacques Demy, autre amateur de conte), on se déplace en carriole mais on peut apercevoir une voiture, on entend de la musique classique (souvent utilisée par Valérie Donzelli) côtoyer de la contemporaine. Ces ambivalences nous ramènent au couple de Marguerite et Julien qui cristallise les passions. Si le cinéma français a déjà filmé des amours défendus (Mourir d’aimer avec Annie Girardot ou Le souffle au cœur de Louis Malle, tous deux sortis en 1971), aucun n’avait pris la forme de cette course effrénée mêlant peur et bonheur. Influencée par le cinéma de François Truffaut, la réalisatrice trouve là l’occasion de s’en rapprocher explicitement puisque son scénario s’inspire de celui de Jean Gruault, écrit précisément pour le grand cinéaste. « La meilleure façon d’éviter le péché, c’est d’en fuir les occasions » : le prêtre de la famille met en garde Julien dont il a compris les intentions. Cette sentence résonne comme un écho inversé à la célèbre citation d’Oscar Wilde extraite du Portrait de Dorian Gray : « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder ». L’amour réprimandé par la morale des deux fugitifs a ceci de singulier qu’il a la naïveté de l’enfance. Leur avis de recherche n’est d’ailleurs pas sans évoquer les dessins stylisés de Jean Cocteau, cinéaste du conte (La Belle et la Bête) et du mythe (Orphée) mais aussi des émois équivoques (Les parents terribles). Valérie Donzelli est une réalisatrice qui ose proposer des choses différentes, tant sur la forme que sur le fond, son Marguerite et Julien ne fait pas exception. Elle transcende un élan enfantin en un amour perdurant, par-delà les temps, par-delà les jugements.


05/12/15

lundi 7 décembre 2015

► KNIGHT OF CUPS (2015)

Écrit et réalisé par Terrence Malick


... Le passager


Celui qui se faisait si rare par le passé n’aura jamais été aussi productif que depuis ces dernières années. Le réalisateur Terrence Malick enchaîne les films depuis qu’il a retrouvé les chemins du cinéma avec The Tree of Life en 2011. Lui qui pouvait mettre jusqu’à 20 ans pour réaliser son prochain film (durée entre Les Moissons du ciel et La ligne rouge) n’est plus dans cette démarche. L’année 2016 verra d’ailleurs encore deux de ses projets portés à l’écran : un long-métrage et un documentaire. Les sorties rapprochées de ces derniers films correspondent à une effervescence créative qui obéit à une continuité certaine. Knight of Cups fonctionne comme une partie (la dernière ?) d’un tout entamé avec The Tree of Life et poursuivit avec À la merveille. Au-delà d’une homogénéité formelle et dramatique (choix de rompre avec le récit linéaire classique), on peut voir l’ensemble comme le long déroulement d’une introspection mystique et métaphysique où la connexion avec soi passe par la contemplation et la sensation au monde. Ceux qui avaient été séduits mais déroutés par The Tree of Life (Palme d’or Cannes 2011) et franchement perdus par À la merveille, n’embarqueront pas non plus pour le voyage singulier qu’est Knight of Cups car Terrence Malick y propose la même approche, faite d’une vie aux souvenirs éparpillées et à l’image berçante. Morcelées comme dans les films précédents, les choses se devinent et se construisent au fur et à mesure, se saisissent par bribes ou demeurent en suspens. Ainsi comprend-on plus ou moins que Rick, le personnage principal, (Christian Bale, qui n’avait pas pu jouer dans À la merveille mais qui avait tourné dans Le Nouveau Monde) est scénariste mais on ne le verra jamais au travail car l’important n’est pas l’histoire qu’il doit écrire mais celle qu’il a vécu, qu’il vit et qu’il vivra. L’homme aime les femmes et elles ont été nombreuses à passer ou à rester dans son existence, toutes lui ont apporté des émotions, des plus simples aux plus complexes. Son histoire familiale, entre un père croyant et un frère tourmenté, occupe également une place importante dans l’assemblage sensoriel qui constitue son être. Film à la douceur feutrée, Knight of Cups est un kaléidoscope sur la quête de sens d’un homme qui goûte la vie autant qu’il la questionne.

S’il peut apparaitre comme déstructuré, le film de Terrence Malick est en réalité tout le contraire (avec un travail magnifique et conséquent sur le montage) et il choisit même d’encadrer ses séquences par des intertitres qui sont la déclinaison de ce que le titre principal laisser envisager. À savoir une histoire placée sous le signe du tarot divinatoire (une scène montrera d’ailleurs Rick se rendre chez une cartomancienne). Knight of Cups désigne en effet le Cavalier (ou chevalier) de coupe et ce sont les intitulés des atouts qui vont introduire chacun des chapitres du film. Terrence Malick en utilise sept : la Lune, le Pendu, l’Hermite, la Tour (la maison de Dieu), la Justice, la Papesse et la Mort (la carte du Soleil sera aperçue brièvement sans pour autant faire partie des titres). Le dernier intertitre « Liberté » s’émancipe de ce principe. Le symbolisme de chaque carte va ainsi influer sur les évènements vécus par Rick. Lors du premier chapitre « La lune », qui appelle la féminité, on le voit faire connaissance d’une femme avec qui il va vivre une aventure enjouée tandis que « Le Pendu », rattaché à un sentiment de confusion et d’oppression, le confronte à son frère. Ce dernier semble perturbé par la mort de leur autre frère dont on ne saura rien. Tous ces éclats d’âme s’organisent donc autour de Rick : il est celui qui, tel le pèlerin évoqué en voix off, arpente les lieux comme on fouille en soi.  Personnage désigné par le titre, ses actions sont le reflet d’une personnalité symbolique : la carte du Cavalier désigne en effet quelqu’un de particulièrement touché par l’affectif et porteur de changements. Sa monture évoque les déplacements et Rick évolue dans de nombreux endroits (urbains, désertiques, aquatiques) où le mène une vie fébrile.

L’eau, qui est l’élément rattaché au Cavalier, est d’ailleurs omniprésente dans le film. On sait l’importance que Terrence Malick accorde aux quatre éléments dans son cinéma, Knight of Cups se focalise sur la consistance liquide : mer, piscines, fontaines, aquarium, ponctuent les déambulations de Rick. L’eau symbolise l’infinité des possibles et c’est bien ce qui préoccupe cet homme qui traverse sa vie sans réussir à garder un cap : « Comment trouver mon chemin ? » s’interroge-t-il à travers sa voix off qui sera pour ainsi dire sans seul moyen d’expression orale. Il y a d’ailleurs une épuration de la parole comme il y a un dépouillement de l’espace : le frère habite un lieu brut, Rick vit dans un appartement quasi vide et il est souvent filmé seul dans des étendues rocheuses ou désertiques. Les contrastes jalonnent le film à l’instar de la scène à l’exposition d’art contemporain, où trône une sculpture d’assiettes bleues empilées, que le cinéaste fait suivre de toiles de maîtres. De la même manière, alternent des plans sur des malades difformes et des corps sculpturaux de mannequins. Les images se suivent et se lient les unes aux autres précisément dans leur rupture, elles sont comme ces « fragments, morceaux d’un homme » que la voix off de Ben Kingsley évoque. Le mysticisme des deux films précédents devient celui d’une reconquête de soi-même : la famille de The Tree of Life se demandait pourquoi ? Le prêtre de À la merveille tentait de restaurer sa foi. L’homme de Knight of Cups cherche sa voie. Soucieux de la forme de son film, Terrence Malick tourne en courte focale, ce qui donne une certaine distorsion aux contours de l’image et nous immerge dans un cocon mental, à la fois apaisant et intriguant. Le réalisateur se sert d’une manifestation de la nature (le tremblement de terre) pour signifier les bouleversements qui agitent Rick, sans cesse se promenant entre le désir du plaisir et l’opportunité de saisir un avenir. « Tu ne cherches pas l’amour mais l’expérience de l’amour » lui assénera l’une de ses conquêtes. D’une grande richesse stylistique et réflexive, Knight of Cups est une succession d’haïkus cinématographiques.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

28/11/15 

► MACBETH (Cannes 2015)

Réalisé par Justin Kurzel ; écrit par Todd Louiso, Jacob Koskoff et Michael Lesslie, d'après l’œuvre de William Shakespeare 


... Le pouvoir et l'effroi
 

Le réalisateur australien Justin Kurzel est un cinéaste qui a de l’audace et Cannes ne s’est pas trompé en sélectionnant son film en compétition officielle. Car il faut une confiance en soi certaine pour s’attaquer à une énième adaptation de la tragédie mondialement connue qu’est le Macbeth de Shakespeare, écrite en 1606. Voilà une pièce, inspiré d’un personnage historique, qui a traversé les siècles et dont l’intérêt ne s’est jamais démenti. Mainte fois représentée au théâtre, la tragédie écossaise a même eu droit à plusieurs opéras, dont celui de Verdi. Il n’est donc pas étonnant que dès ses débuts, le cinéma ait consacré à cette ténébreuse aventure de nombreux films. Trois adaptations demeurent fameuses et elles sont le fait de réalisateurs renommés : Orson Welles en 1948, Akira Kurosawa en 1957 et Roman Polanski en 1971. L’héritage était donc conséquent pour Justin Kurzel qui n’avait alors à son actif qu’un seul long métrage mais quel film ! En effet, ne choisissant déjà pas la facilité, il avait mis en scène un atroce fait divers survenu en Australie. Les crimes de Snowtown est un film ravageur qui laisse le spectateur dans un violent état de sidération. La capacité du cinéaste à nous faire ressentir l’horreur derrière le quotidien était déjà une marque prometteuse. L’irruption du mal et sa contamination était sous-jacente à ce premier film, le thème se répand avec toute l’ampleur permise par la pièce dans son adaptation de Macbeth. Car s’emparer du texte d’un dramaturge comme Shakespeare et marcher dans les pas cinématographiques d’illustres prédécesseurs n’a de sens que si le réalisateur s’approprie d’une façon personnelle ce qui est déjà connu de tous. L’histoire de Macbeth évoque en effet, peu ou prou, des souvenirs chez le spectateur. Un pays : l’Écosse, une prophétie qui fait d’un honnête combattant un tyran après avoir assassiné son roi : Macbeth, une épouse incitatrice bientôt rongée par le remord : Lady Macbeth. Cette nouvelle vision de l’œuvre révèle rapidement ses qualités : c’est avec une classe brutale et une beauté mortuaire que s’incarne à l’écran cette ascension cinglante et sanglante. 


« Valeureux Macbeth ! » : ce sont par ces termes élogieux que le roi Duncan accueil son fidèle allié dans son conflit qui l’oppose à des troupes ennemis. Celui qui est encore baron de Glamis est ainsi l’exact contraire du personnage qu’il sera par la suite, ce que reflète bien le film en mettant en miroir cette bataille inaugurale avec celle qui clôturera la destinée de Macbeth. L’une montre le courage et la volonté de servir avec un engouement épique : les ralentis et l’exagération sonore confère à Macbeth une rage esthétique et porteuse. C’est un homme entouré, un meneur (la peinture guerrière traditionnelle du visage rappelle celle de Mel Gibson dans Braveheart) qui porte attention à ses compagnons (comme avec le jeune guerrier ou encore ce frère d’arme décédé qu’il garde dans ses bras), loin de l’égoïste paranoïaque, isolé et détesté, qu’il va devenir. L’affrontement final avec MacDuff se déroule par contraste dans une atmosphère singulièrement différente : à la masse répond l’individualité, à la conviction répond la déception, à la vaillance la décadence. Les teintes grises et boueuses cèdent la place à l’image rougeoyante d’une déchéance brûlante. Ce n’est plus lui qui verse le sang (ce sur quoi insiste la première scène), mais le sang qui se déverse de lui. Montrer en ouverture l’évènement belliqueux est un parti pris de Justin Kurzel car il n’existe dans la pièce que par le récit postérieur d’un personnage. D’ailleurs, aucun des trois films de référence cités ne l’avait mis en scène. En faisant le choix de cette symétrie, le réalisateur va dans le sens du tragique et de la fatalité : exacerber la gloire ne donne que plus de force à la chute. Car l’histoire est aussi celle d’une conversion : celle d’un homme brave (Lady Macbeth ne dit-elle pas à propos de la nature de son mari : « Elle est trop pleine du lait de la bonté humaine ») métamorphosé par les feux de l’ambition.


Le choix des interprètes est une étape cruciale dans ce genre d’adaptation qui repose sur des personnages forts et complexes ayant été incarnés de nombreuses fois par différents acteurs. Comment oublier Orson Welles se mettant lui-même en scène en Macbeth ? Ou encore Jon Finch chez Polanski ? Le réalisateur a fait confiance à Michael Fassbender pour relever ce défi. L’acteur fétiche de Steve McQueen (Hunger, Shame, Twelve Years a Slave) avait déjà prouvé l’intensité de son jeu et il trouve dans ce grand rôle shakespearien la matière pour impressionner. Son Macbeth répercute toutes les nuances d’une personnalité torturée par la crainte sans fin d’être déchu, son regard avide exprime la folie destructrice. A l’aise aussi bien dans une scène de combat que pendant un dialogue intimiste, l’acteur propose une version intense du roi meurtrier. Sa partenaire est notre Marion Cotillard nationale qui continue sa carrière à l’étranger avec des choix de films judicieux (après The Immigrant de James Gray en 2013). Un rôle comme celui de Lady Macbeth ne se refuse pas et l’actrice ne démérite pas dans son interprétation sobre et élégante de l’influente femme. Le texte de Shakespeare (par ailleurs respecté par le cinéaste) est dit avec assurance et juste ce qu’il faut de venin pour insinuer l’impulsion à un Macbeth réticent : « Ressemblez à la fleur innocente mais soyez le serpent qui se cache sous elle ». Le réalisateur leur permet d’ailleurs à chacun de déclamer deux monologues importants dans des prestations en plans fixes qui laisse le texte et l’émotion emplir l’image. A n’en pas douter satisfait, Justin Kurzel tournera de nouveau avec le duo pour sa très attendue adaptation d’Assassin’s Creed. Dans Les crimes de Snowtown, le cinéaste avait filmé l’effroyable anesthésie du mal, son Macbeth lui permet de scruter la dévastation du crime et sa fatale surenchère. Dans une tragique et magnifique fin, il renouvelle de façon inattendue le célèbre épisode de la marche de la forêt et dénoue avec maestria l’implacable destin d’une perdition.  

Publié sur Le Plus de L'Obs.com


21/11/15 

► 007 SPECTRE (2015)

Réalisé par Sam Mendes ; écrit par John Logan, Neal Purvis et Robert Wade


... Mission post-mortem


Sam Mendes avait célébré les 50 ans de la saga de l’agent secret ayant survécu à toutes les époques avec le crépusculaire Skyfall qu’il avait brillamment réalisé. Cet opus était le troisième depuis le renouveau de la franchise opéré avec Casino Royale et l’arrivée de Daniel Craig dans les habits de l’espion britannique. Pour sa première collaboration à l’une des séries de films les plus longues de l’histoire du cinéma, le réalisateur anglais avait eu la lourde tâche de mettre en scène des bouleversements conséquents  dont les répercussions se font directement ressentir dans Spectre. L’aventure précédente touchait les Services Secrets en leur cœur (on se souvient de la scène de l’explosion du quartier général devant les yeux stupéfaits de M) et nous faisait mieux connaitre l’espion intrépide en évoquant son enfance en Écosse. C’était dans des circonstances tragiques que le passé et le présent se percutaient, aboutissant à la mort de M (Judi Dench quittait un personnage qu’elle avait joué 7 fois, les numérologues apprécieront). Un moment marquant qui restera parmi les scènes mémorables de la saga.  Le supérieur de Bond redevenait alors un homme (Ralph Finnes), Moneypenny (Naomie Harris) faisait son grand retour après avoir été absente de Casino Royale et Quantum of Solace et Q (Ben Whishaw) prenait un sérieux coup de jeune. Tous ces personnages prennent du galon dans Spectre : il est loin le temps où Bond ne les croisait que dans les bureaux feutrés du MI-6 ; leur participation active, inaugurée dans le film précédent, se poursuit dans ce qui est une mission post-mortem. En effet, un message de la défunte M met Bond sur la piste de la plus redoutable des organisations mondiales : le SPECTRE, un acronyme qui en révèle l’aspect fantomatique et insaisissable. Quand Bond découvre que tous ses ennemis récents en étaient membres : trouver et éliminer la tête de la pieuvre (leur symbole) devient l’objectif. Avec un dynamisme et un plaisir intact, Sam Mendes continue de revisiter la mythologie bondienne en y apportant morceaux de bravoures et éléments pertinents. Le film est fluide et impeccable, il décline le thème de la mort pour mieux provoquer une impulsion nouvelle.

Avec Spectre, il apparait que les 4 films sous l’ère Daniel Craig (qui maîtrise toujours autant sa prestation) forment un tout qui fonctionne comme un jeu de miroir, le forcément très graphique générique d’ouverture en distille d’ailleurs des indices. Sur une chanson de Sam Smith, un James Bond incandescent côtoie d’inévitables et graciles silhouettes féminines mais surtout des visages familiers comme M, le Chiffre ou Raoul Silva, méchant du dernier opus. En plus de donner sous forme esthétique et symbolique des éléments constitutifs à venir, le générique de Spectre, comme le film lui-même, tisse des liens avec le passé de Bond. La peau enflammée de l’agent secret lui confère l’aspect du phénix, ce qui sied bien à cet agent qui toujours se relève des pires assauts. L’iconographie mêle ainsi la renaissance et la mort et annonce un film qui se construit sur les cendres encore chaudes de Skyfall. Peu de temps semble s’être écoulé depuis les événements tragiques de l’opus précédent : la façade éventrée du MI-6 surplombant la Tamise en témoigne. Les plaies sont encore vives. Moneypenny transmet d’ailleurs à Bond ses effets personnels provenant de la fournaise du manoir familial. La séquence pré-générique (dans un plan-séquence emballant) participe de cette ambiance mortuaire puisqu’elle met en scène la fête des morts au Mexique avec son défilé endiablé. Avec toute l’ironie qui est la sienne, James Bond arbore un masque et une tenue de squelette (lui qui s’était fait passer pour mort dans On ne vit que deux fois) : une parure en trompe l’œil qui met en exergue les deux facettes d’un même personnage : sous le masque de la mort, la vie, et vice-versa. « C’est ce qui s’appelle avoir une vie, vous devriez essayer » lui lance d’ailleurs Moneypenny quand Bond devine qu’elle entretient une relation amoureuse. Car Spectre, comme le déguisement inaugural, convoque les défunts (il sera même question de Vesper, la grande tragédie amoureuse de l’agent secret qu’Eva Green avait joué dans Casino Royale) mais célèbre les vivants : les percussions et l’engouement de la foule rendent le défilé tonique et non funeste. Dans une scène spectaculaire au-dessus de cette assemblée, l’espion conjure d’ailleurs la mort à bord d’un acrobatique hélicoptère.

« Vous êtes comme un cerf-volant dans un ouragan » : voilà Bond mis en garde par un ennemi déjà croisé lors de films précédents. Il est vrai que l’homme, comme le service auquel il appartient, est en pleine tempête. D’une part l’agent rebelle est mis à pied par M (comme dans Permis de tuer) qui doit lui-même gérer une fusion des services condamnant les agents « double zéro ». C’est à la française Léa Seydoux que revient l’honneur d’accompagner James bond dans sa quête, répondant au doux nom de Madeleine Swann, elle se montre très à l’aise dans ce rôle envié. Convaincante face à Daniel Craig, comme dans la savoureuse scène du train où son personnage démontre sa connaissance des armes, l’actrice joue les recours glamour (il faut la voir tirer sur l’ennemi en robe de soirée saillante !). « Plus réussi est le méchant, meilleur est le film » : la phrase d’Hitchcock s’adapte parfaitement à la saga James Bond qui repose sur des codes et des archétypes. A chaque film, son adversaire. Mais il en est un qui a traversé la saga, véritable Némésis de Bond, Blofeld (apparu pour la dernière fois dans Les diamants sont éternels) resurgit dans Spectre sous les traits de Christoph Waltz. L’acteur (qui avait exercé ses talents de colonel sadique dans Inglourious Basterds) compose un antagoniste exquis, aussi élégant que machiavélique. La lutte avec le cerveau ultime se devait d’être aussi explosive que surprenante. Sam Mendes parvient, à l’intérieur de ce cadre qu’est la franchise, à provoquer stupeur et tremblements en confrontant James Bond au pourvoyeur de mort le plus implacable qu’il ait rencontré. Car si les scènes d’actions (aussi bien dans la neige que sur la Tamise) sont impressionnantes, c’est bien encore le destin intime du héros, entamé avec Casino Royale, qui étonne en trouvant dans les ruines de Spectre une révélation et un accomplissement.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

11/11/15