samedi 23 janvier 2016

► BANG GANG (2015)

Écrit et réalisé par Eva Husson


... Les nerfs de l'énergie


Pour son premier long-métrage, la réalisatrice française Eva Husson s’intéresse frontalement à un sujet sur la période souvent la plus instable de l’existence : l’adolescence et son envers le plus privé, à savoir la sexualité. Mais point ici d’eau de rose : l’heure est aux rapports décomplexés entre jeunes gens consentants qui trouvent là un exutoire à l’énergie de leur jeunesse, propice à l’insouciance et à l’expérience. « Bang Gang » a été très remarqué lors du dernier Festival de cinéma européen des Arcs, qui récompense les films indépendants, en raflant pas moins de trois prix dont celui du Jury (présidé par Sylvie Pialat) et de la jeunesse, à qui le film tend, précisément, un miroir. Si nombre de films ont été consacrés à l’adolescence, c’est que le sujet permet des approches multiples et différentes selon les époques : de Douches froides (2005) à Jeune et jolie (2013) en passant par Les quatre cent coups (1958) ou L’effrontée (1985), chacune de ces histoires reflète une facette de cet âge singulier. Le point de vue d’Eva Husson est celui de notre époque : alors que tout se partage sur les réseaux sociaux, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les corps ? Si l’amour libre fut l’étendard des années 70, qu’a fait notre décennie de cet héritage ? En s’inspirant d’une histoire vraie, la cinéaste s’immerge dans ce qui demeure souvent opaque pour des parents qui découvrent après coup des modes de vies qu’ils n’imaginaient pas. Un groupe d’adolescent va s’adonner à une série de fêtes baptisées « bang gang », sorte d’orgies baignant dans l’euphorie collective. On suit en particulier quatre jeunes : Alex, qui vit seul dans une grande maison de campagne, il sort avec George, une fille très amie avec Laetitia, la voisine du discret Gabriel. Tous ont des désirs qu’ils assouvissent, entre chassé-croisé amoureux et sexualité désinhibée, pour mieux être rattrapés par les conséquences de leurs actes et générer une prise de conscience. Comment capter cette énergie et lui donner un sens qui fasse résonnance avec notre époque, voilà la démarche de la réalisatrice qui soigne son premier film, journal intime d’une génération débridée à la recherche du choc qui la fera muter.

« Bang gang » sort tout juste un an après le film d’un « spécialiste du genre », à savoir Larry Clark et son très explicite The smell of us. Ils sont en relation car ils participent tous les deux d’une même vision d’un corps partagé mis au service des autres (prostitution chez l’américain, festif chez la française). Crue et brute d’un côté, la chair est présente de façon plus diffuse ici, la cinéaste montre ce qui constitue un contexte et une ambiance mais ne scrute pas, privilégiant une approche esthétique (comme ce corps nu traversant furtivement l’écran et la verdure qui fera écho aux coureurs du stylistique générique de fin). Les écrans ont une importance essentielle, ils sont le prolongement de ces corps adolescents : l’outil technologique leur permet de se mettre en relation, de se filmer, de se regarder et de devenir leurs propres personnages virtuels (comme les protagonistes du film x projeté sur le mur lors d’une des soirées). Le film fait jouer un rôle majeur aux réseaux sociaux et à leur ambiguïté perméable public / privé. En effet, Alex crée une page web où les participants publient les photos de ces fameuses soirées qui ne sont en théorie accessibles que via un code. La question de la trace numérique (une vidéo va évidemment fuitée) va de pair avec ce qui reste de ces ébats multiples et dénués de sentiments. A ces corps actifs s’oppose la passivité de celui du père de Gabriel, handicapé suite à un accident. Une façon d’en rappeler la fragilité : il offre la jouissance comme la déchéance, l’indépendance comme la dépendance. La perte d’intimité face à sa propre enveloppe charnelle est tout autant celle du père que de la jeune fille dont les « exploits » se retrouvent partagés sur YouTube. La mise en commun dans l’entre soi était accepté mais le fait que l’évènement sorte du lieu et du groupe brise l’illusion de cet éden licencieux (la maison de campagne est isolée et contraste avec la zone pavillonnaire, ce qui renforce cette idée de monde à part, coupé des adultes et de la société, comme le jeune trio retranché dans un appartement parisien dans Innocents : The Dreamers (Bertolucci, 2003).  

Film sur la libération de l’énergie adolescente (le titre joue sur l’inversion de sens et évoque aussi bien le big bang que la pratique sexuelle à plusieurs), « Bang gang » provoque la fusion de courants parfois contraires. Chaque personnage (interprétations réussies des acteurs, Finnegan Oldfield en tête, et actrices, comme Marilyn Lima) se plonge à corps perdu dans ces soirées devenues le dernier endroit à la mode mais tous n’y puisent pas la même chose. « La clarté ne naît pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience de l'obscur », la citation de Jung au début du film annonce le chamboulement qui frappera les adolescents et mettra fin, en la questionnant, à cette parenthèse à risque. Car si au milieu des chevauchements éclot « une histoire d’amour moderne » (sous-titre du film), c’est bien une menace oubliée du passé qui repositionne le corps explorateur dans une conscience de lui-même. Malgré quelques maladresses (comme le discours moralisateur du père), ce premier essai d’Eva Husson, soutenu par Lars Von Trier dont on retrouve là certaines thématiques, propose avec assurance le portrait d’une jeunesse ardente qui vit l’excès avant de le mesurer, laisse libre court au désir avant de l’apprivoiser.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

13/01/16

samedi 16 janvier 2016

► LES HUIT SALOPARDS (2016)

Écrit et réalisé par Quentin Tarantino


... Au hasard du blizzard


Tarantino suivrait-il les pas de Spielberg et de son intérêt pour la question raciale dans l’histoire des États-Unis et en particulier de l’esclavage (ce dernier y a consacré ce qu’on peut qualifier de trilogie à travers La couleur pourpre, Amistad et Lincoln) ? Car Les huit salopards s’inscrit dans la droite ligne de son film précédent. Django Unchained était chronologiquement situé avant la guerre de Sécession tandis que le 8ème film du survolté réalisateur américain se déroule plusieurs années après ces événements fondateurs. Alors que Django faisait figure d’exception en tant qu’esclave noir affranchi, c’est à présent au charismatique major Warren, qui a combattu aux côtés des blancs nordistes, de faire face à un monde qui le considère encore comme un « nègre ». Il continue d’ailleurs sa besogne puisqu’il est devenu chasseur de primes. L’histoire douloureuse des États-Unis donc, mais dynamitée par Tarantino à travers un film de bande (comme Inglourious Basterds) au casting prestigieux. Si le titre français fait sciemment référence aux fameux Douze salopards (1967), le titre original (The hatefull eight) est également sans équivoque quant à la qualification des huit personnages principaux. L’intrigue va en effet reposer sur les personnalités de chacun (7 hommes et une femme, et pas des moindres) dans ce qui est le premier huis clos du réalisateur (et second western). La quasi-totalité du film a pour décor unique une mercerie au milieu de nul part faisant office de relais pour les voyageurs. Tous se retrouvent bloqués par le blizzard dans cet espace réduit qui va vite devenir un lieu de haute tension. Il faut dire que cette réunion impromptue a la particularité de concentrer sur un mode binaire traqueur et traqué, abolitionniste et confédéré, shérif et bandits, victime et bourreau, noir et blancs. L’équilibre est donc fragile, surtout lorsqu’un des chasseurs de primes, John Ruth, comprend qu’au moins une des personnes présentes n’est là que pour faire évader sa prisonnière, la redoutable Daisy Domergue…C’est dans un western singulier que nous entraine Tarantino avec la fougue qu’on lui connaît : son film se transforme en une enquête aux rebondissements sanglants où il est question aussi bien de politique et d’histoire que d’un ragout subtilement révélateur !

Le cinéaste fait d’emblée preuve de l’audace qui le caractérise dans la forme même du film : réfractaire au numérique (tous ses films sont en pellicule), il va même à contre-courant de la production actuelle en choisissant un format d’exception (le 70mm) inusité depuis son âge d’or dans les années 60 (et format des…Douze Salopards comme d’un classique du western, Alamo). C’est le format le plus large qui existe, offrant une qualité d’image supérieure d’une grande richesse. Ce choix se révèle a priori contradictoire avec le parti pris du film, à savoir un lieu clos. Le facétieux réalisateur s’en amuse d’ailleurs avec l’ouverture du film puisqu’il fait se succéder des paysages enneigés de plaines, de montagnes et de forêts, utilisant précisément le panorama somptueux que permet le format 70mm pour mieux le confiner dans un intérieur sombre par la suite. Un seul décor mais plusieurs personnages : ce sont eux qui vont emplir toute la largeur de l’écran en se substituant au paysage. La réalisation leur confère ainsi une importance visuelle considérable : les distances et les emplacements de chacun deviennent des enjeux dramatiques forts. Il y a le séparatiste qui ne bouge pas de son fauteuil ou encore John Ruth qui a son destin lié à celui de Daisy (Jennifer Jason Leigh) par des menottes. Le partage de l’espace se meut même en terrain géopolitique avec d’un côté les nordistes et de l’autre les sudistes tandis que la table à manger est…un terrain neutre ! Il faut tout le savoir-faire de Tarantino pour agencer la mise en scène de telle façon que l’espace démesuré permis par le format ne soit pas rempli artificiellement ou laissé à l’abandon. Le réalisateur anime sa profondeur de  champ en jouant entre autres sur les amorces de personnages et les mises au point de telle sorte qu’il donne à cet endroit restreint l’ampleur d’un champ de bataille à ciel ouvert. 

Si Les huit salopards reprend évidemment certains codes, archétypes et références au western, c’est naturellement du côté du western spaghetti (plus que du classicisme d’un John Ford) que se tourne le réalisateur (Ennio Morricone, compositeur mythique du chef d’œuvre Il était une fois dans l’Ouest signe d’ailleurs la musique). L’environnement neigeux et le blizzard rappelle immanquablement Le grand silence (1968), le western atypique de Corbucci. L’humour est partie prenante de l’histoire et s’exprime aussi bien à travers le running gag du cloutage de la porte que du personnage du shérif légèrement benêt. Le style de Tarantino (qui se permet deux caméos vocaux en intervenant en tant que narrateur) n’est pas entravé par la contrainte assumée du lieu, au contraire, il s’en donne encore plus à cœur joie dans ses joutes verbales si caractéristiques, usant même de son fameux travelling circulaire, épousant le tournis de la parole (scène du bar dans Boulevard de la mort). En créant ce microcosme, il offre à ses acteurs (de Tim Roth à Bruce Dern en passant par Walton Goggins) de longs échanges savoureux (comme le dialogue entre Samuel L. Jackson et Kurt Russell dans la diligence) qui sont, comme toujours chez Tarantino, les prémices de joutes physiques. Il sait ménager le spectateur et créer cette attente où le premier coup de feu sera tiré, il n’en sera que mieux récompenser car l’affrontement sera à la hauteur des paroles. Comme dans le thriller Identity (2003), les personnages ne sont pas ce qu’ils prétendent être et il faut bien les 2h47 que dure le film pour que chacun se dévoile et abatte ses cartes dans ce confinement psychologique et sociologique. Tarantino décape le contexte racial de l’époque pour livrer un film qui tient aussi bien des Dix petits nègres d’Agatha Christie que d’un Cluedo corrosif où un espoir mélancolique ose émerger d’un bain de sang.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

09/01/15  

mardi 29 décembre 2015

► STAR WARS VII : LE RÉVEIL DE LA FORCE (2015)

Réalisé par J.J Abrams ; écrit par J.J Abrams, Lawrence Kasdan et Michael Arndt


... La transmission de l'histoire


Et dire qu’il avait d’abord dit non ! Mais il est des défis qui se doivent d’être relevés : J.J Abrams avait donc finalement accepté la responsabilité, ô combien fatidique,  de lancer la suite de la franchise certainement génératrice des plus grands superlatifs. Réaliser un épisode de Star Wars, c’est prendre part à une épopée spatiale mythique qui dure depuis presque quarante ans mais c’est également succéder au créateur en personne, Georges Lucas. J.J Abrams est le troisième à oser l’aventure après Irvin Kershner et Richard Marquant (généralement oubliés du grand public) et les épreuves n’étaient pas ce qui manquaient tant l’univers de cette galaxie est riche. Le choix du réalisateur s’était révélé cohérent, voire évident. Son parcours recèle de nombreux atouts qui servent cet épisode VII : que ce soit à travers ses séries (Lost) ou ses films (Star Trek), il a brassé les genres et les thèmes (action, science-fiction, mythologie…) qui nourrissent la saga. Chacune des deux trilogies s’inscrivait dans une chronologie qui marquait les étapes d’une vie, celle de la famille Skywalker. Le père et le fils furent ainsi les protagonistes d’une histoire générationnelle. C’est en conservant cet esprit que l’épisode VII, qui se déroule 30 ans après la bataille d’Endor qui voyait la victoire de l’Alliance Rebelle, met en scène une nouvelle descendance. Secret bien gardé, l’intrigue défile dans un générique inchangé au son de la musique familière de John Williams : Luke Skywalker a disparu, sa sœur, la princesse Leia, fait tout pour le retrouver car les forces obscures menacent à nouveau. Elle envoie un pilote chevronné, Poe, récupérer une carte révélant l’endroit où Luke se serait exilé. Mais attaqué par l’armée du Premier Ordre, mené par le sinistre Seigneur Kylo Ren, il est obligé de confier la précieuse carte à BB-8, un droïde qui trouve refuge auprès de Rey, une jeune pilleuse d’épave qui vit sur Jakku, une planète désertique…Quelques secondes suffisent à J.J Abrams pour faire renaître la saga de nos souvenirs étoilés (dix ans après le dernier épisode en date) et comme le laisser présager le talent du réalisateur, cet épisode hautement convainquant devrait satisfaire les spectateurs de la première heure et surtout en conquérir de nouveaux. Le réveil de la force atteint l’équilibre entre le passé et le présent, l’action et l’émotion, la nostalgie et la tragédie. 


C’est sur un rythme soutenu que se mène ce nouvel opus qui fait fortement écho à l’épisode IV : la planète Jakku rappelle par de nombreux points Tatooine et son sol sableux, tout comme la faune qui y réside, même s’il n’y a qu’une seule aube. De même, le film ranime la mémoire du spectateur en instaurant une mise en parallèle des situations d’hier et d’aujourd’hui. Poe transmet à BB-8 (à l’anthropomorphisme réjouissant) une information capitale, qui rappelle celle que Leia avait laissée à R2-D2, elle était alors capturée par Dark Vador dont la place vacante est à présent occupée par Kylo Ren (Adam Driver). L’intrépide Rey (Daisy Ridley) hérite du message et du danger qui va avec, comme Luke en son temps. Ce système de renvois n’est pas un manque d’imagination mais un parti pris plus global qui met en jeu la destinée et la notion de répétition de l’Histoire (problématique en vigueur chez les historiens et les philosophes). Les décors sont d’ailleurs à l’image de la mémoire du spectateur : parsemés des traces du passé. Les déambulations de Rey dans les épaves (on verra celle d’un Destroyer Impérial) est une plongée à double temporalité : celle d’un monde qu’elle n’a pas connu (les héros qui nous sont familiers ne sont pour elle que des légendes) et les vestiges d’une guerre dont nous connaissions les protagonistes et les engins (un quadripode semblable à ceux de l’épisode V est enseveli sans parler du Faucon Millenium dont l’envol n’a pas pris une ride). L’apparition des figures à fort pouvoir évocateur que sont Han Solo, Leia ou Chewbacca procède du même ressort : ce sont autant les personnages de fiction qu’on retrouve que ceux qui les incarnent, en l’occurrence Harrison Ford et Carrie Fischer. La nouvelle génération évolue ainsi dans les pas tutélaires de leurs aînés : comment ne pas voir dans le tandem Rey et Finn (un stormtrooper repenti et sympathique joué par John Boyega), l’empreinte des caractères tranchés de Leia et Solo ? Les réparties fusent comme les lasers et ce duo prometteur est une digne relève dynamique pour le côté lumineux de la Force.


Car en miroir se déploie fatalement le côté sombre dans une continuité génétique et historique, l’épopée de la famille Skywalker se confondant avec celle de la galaxie. J.J Abrams et ses scénaristes (dont Lawrence Kasdan aux commandes des épisodes V et VI) ne pouvaient pas proposer le même mystère autour de l’identité du méchant de la nouvelle trilogie. C’est donc assez rapidement qu’est révélée l’ascendance de Kylo Ren qui hôte même son masque ! Moyen direct d’indiquer que l’essentiel n’est pas dans la révélation (les possibilités étaient connues et restreintes) mais dans sa gestion. Comment ce jeune homme qui basculé du côté obscur, comme jadis feu son grand-père, un certain Dark Vador, va-t-il se comporter avec sa famille et vice versa ? Tout dans son habillement et la manière de le filmer rappelle son dramatiquement illustre aïeul dont il conserve, telle une sombre relique, le casque légendaire (l’admiration du réalisateur pour Spielberg se ressent dans une atmosphère parfois à la Indiana Jones). Ce changement dans la continuité s’accompagne d’une variation dans l’aspect de son sabre laser. Dans l’épisode I, Dark Maul avait innové avec son fameux sabre à double lame tandis que le général Grievious dans l’épisode III s’était distingué en en maniant quatre à la fois. Kylo Ren s’octroie un sabre inédit en croix du plus bel effet. Il a d’ailleurs l’occasion de s’en servir lors du tant attendu premier affrontement au sabre laser de cet épisode VII. Dans un décor enneigé rappelant le duel entre Black Mamba et O-Ren Ishii (Kill Bill), le Seigneur défie ses ennemis dans une séquence déjà mémorable où l’habileté de J.J Abrams pour les scènes d’action fait merveille. Mais le choc stupéfiant du film est réservé à l’instant le plus fatidique : sur la passerelle de leur destin, Kylo Ren et son adversaire singulier changent à jamais la saga par l’issue de leur échange dans une séquence grave qui fait déjà partie des moments cultes de Star Wars. Ménageant l’intime au cœur du spectaculaire, soufflant sur la nostalgie pour mieux embrasser l’avenir, Le réveil de la force comble le spectateur et ravive puissamment un plaisir stellaire.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com


16/12/15   

lundi 21 décembre 2015

► BACK HOME (Cannes 2015)

Réalisé par Joachim Trier ; écrit par Joachim Trier et Eskil Vogt


... Aux yeux des autres


Il y a quelques années encore, le cinéma nordique avait son festival dédié à Rouen, Joachim Trier s’y était fait remarquer en obtenant en 2007 le Grand Prix du jury pour son premier long-métrage Nouvelle donne. Son style minutieux et sa manière de raconter les hauts et les bas de deux amis écrivains en herbe faisaient déjà émerger les piliers thématiques d’un cinéaste de la mélancolie. Ce que confirma Oslo, 31 août qui lui valut les honneurs de Cannes en 2011 en étant sélectionné dans la catégorie Un certain regard. De retour cette année en compétition officielle, le réalisateur norvégien y a présenté Back home qui s’inscrit naturellement dans le sillage de ses œuvres précédentes. Il s’intéresse pour la première fois à la sphère familiale, ses films précédents, portés par le même acteur (Anders Danielsen Lie) s’articulaient autour des relations amicales et amoureuses. Cette approche lui permet d’aborder ses préoccupations sous un autre angle, celui de l’intimité des liens familiaux, entre failles et conflits. Les Reed ne sont en effet plus aussi unis qu’ils ont pu l’être : Gene, le père, n’arrive pas à communiquer avec son fils Conrad, en pleine adolescence, tandis que l’aîné, Jonah, fuit sa récente paternité. Tous sont restés marquer par la mort d’Isabelle, épouse et mère, qui était une grande photographe de guerre. Une exposition qui lui est consacrée ravive chez chacun des souvenirs où s’entremêlent des instants de bonheur, des douleurs enfouies et des non-dits. Joachim Trier reste fidèle à une orientation : montrer la gestion de l’après. Nouvelle donne évoquait l’ascension et la chute parallèle de deux amis dont la publication des romans provoquait des répercussions inverses. Oslo, 31 août, suivait la fragile réinsertion d’un toxicomane en proie aux incertitudes. Dans ces deux films comme dans Back home, les personnages font face à une crise existentielle qui est aussi une prise de conscience : la difficulté de celui qui subit devient par ricochet celle de ceux qui l’entourent. Présente, tel un souvenir fil rouge, dans ce film sensible sur le ressenti, Isabelle bouleverse un présent qui ne lui appartient plus : jusqu’à quel point les morceaux du passé sont-ils nécessaires au puzzle de l’avenir ?

La profession d’Isabelle (Isabelle Huppert) n’est en rien anecdotique (le titre original, Louder than bombs, y fait d’ailleurs référence), qu’elle soit une photographe de guerre induit d’emblée la notion de point de vue, ce que va intelligemment développer le film. En effet, chacun des personnages se révèle différent selon l’œil qui le regarde : Jonah (Jesse Eisenberg) apparaît comme un père de famille heureux avec sa femme qui vient d’accoucher mais saisit le premier prétexte pour s’en éloigner. Conrad (Devin Druid) est vu (et montré par une réalisation en trompe l’œil) comme un garçon renfermé, isolé du monde (récurrence de l’emprise du casque audio) alors que la réalité est plus contrastée. Le père (Gabriel Byrne) est ce mari aimant qui semble pourtant ne pas avoir toujours compris sa femme et cette dernière n’est jamais la même pour ces protagonistes. Conrad explique dans une des scènes comment elle lui a appris la facilité avec laquelle on pouvait manipuler une photo par son cadrage et c’est précisément ce qui arrive à la vision de chacun. Ils ont tous une part tronquée d’un ensemble plus complexe. Conrad s’imagine les différents scénarii ayant pu provoquer l’accident de sa mère (le réalisateur reprend là le principe des possibles à l’œuvre dans Nouvelle donne) et la voit donc comme une victime. Son père et son frère connaissent la nature réelle de l’accident et perçoivent par conséquent Isabelle autrement. Tout comme Richard, ami proche de la défunte, qui a encore un autre éclairage sur la femme. Tandis que les organisateurs de l’exposition ne retiennent que l’artiste dans un  reportage condensé. La caméra filme d’ailleurs en gros plan la pupille du mari lors du visionnage et met ainsi le regard en ligne de mire avec toute sa subjectivité.  

De la même façon, les membres de la famille s’observent entre eux sans s’avouer les vérités : le père cache sa liaison amoureuse, Conrad joue la comédie pour mieux agacer son père et Jonah ment à sa femme. Ils ne se sont pas réadaptés à la vie comme ils le devraient et pour cause : Isabelle elle-même n’arrivait plus à gérer cet entre-deux que sa passion lui imposait. L’ailleurs des combats et des risques contraste avec le quotidien familial lors des retours : les étrangers ne sont plus ceux qu’elle photographie mais son mari et ses enfants. Joachim Trier, qui saisit cet équilibre avec la mélancolie qu’on lui connait, inclut le personnage d’Isabelle comme si elle faisait toujours partie de l’ordinaire de la famille : son montage fluide ne distingue pas les flashbacks du reste de la narration. Elle occupe l’image comme les pensées des personnages, le film secoue les mémoires pour actualiser les souvenirs. Ils prennent même une forme onirique (mise en valeur par les ralentis) pour Conrad, encore jeune lors de sa disparition. C’est d’ailleurs lui, en apparence le plus fermé aux autres, qui s’expriment finalement le plus, à sa manière. La littérature occupe une place importante dans les films du cinéaste norvégien et c’est donc une nouvelle fois par l’écrit que les choses se disent, à travers le surprenant journal de bord de l’adolescent. Le spectateur partage les nombreuses pensées de personnages qui traduisent leur appréhension d’une vie qu’il faut repenser. Le réalisateur n’a pas son pareil pour cerner les âmes en peine. Dans Oslo, 31 août, une scène contenait à elle seule toute la violence de la lutte pour s’accrocher au bonheur : le toxicomane tentait de forcer son visage à exprimer la joie, seul un rictus tragique se formait. Back home propose, tel un écho, un plan long du visage d’Isabelle, le regard embué face à nous. Ne faut-il pas comprendre les morts pour entendre les vivants ?

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

12/12/15