dimanche 5 février 2017

► JACKIE (Oscars 2017)

Réalisé par Pablo Larraín ; écrit par Noah Oppenheim


... Les jours d'après

C’est un de ces rôles qui marque une carrière, quand une actrice se glisse dans la peau d’une figure iconique : Natalie Portman est Jackie Kennedy dans le film éponyme de Pablo Larraín. Le réalisateur a pris du galon en se retrouvant propulsé à la tête d’un film mettant en scène un pan tragique de l’histoire américaine à travers l’une de ses représentantes les plus appréciées. Il s’agit typiquement du genre de rôle qui pourrait valoir à l’actrice une seconde récompense suprême. En effet, nommée dans la catégorie Meilleure actrice, elle avait déjà remporté l’Oscar pour son rôle de danseuse étoile dans Black Swan (de Darren Aronofsky, qui devait d’ailleurs à l’origine réaliser Jackie). Ce qui la ferait entrer dans le cercle très restreint des actrices ayant eu deux fois la prestigieuse statuette, à l’instar de Jodie Foster. C’est donc un réalisateur chilien qui pose son regard sur cette période singulière qui suit le funeste 22 novembre 1963 où John Fitzgerald Kennedy, le trente-cinquième président des États-Unis, fut assassiné. Pablo Larraín est un cinéaste engagé dont la plupart des films traitent de l’histoire politique de son pays natal à travers des destins individuels, ce qui sera également le cas pour Jackie, avec ce regard extérieur pertinent. Tony Manero se passe sous la dictature de Pinochet tandis que Santiago 73, post mortem, a lieu pendant le coup d’état et No relate les derniers instants du régime, quand le peuple votera le départ du général lors du référendum de 1988. Récemment était sorti son biopic protéiforme et surprenant consacré au célèbre poète Pablo Neruda. C’est donc en cinéaste habitué à mêler l’intime et le public, l’histoire officielle et les vies imaginées que Pablo Larraín aborde Jackie en partant de l’interview qu’elle donna une semaine après la mort de son mari au magazine Life. Tel est le point d’ancrage d’un film admirablement mis en scène, bénéficiant de l’interprétation saisissante d’une Natalie Portman habitée ; Jackie est le portrait élégiaque d’une femme dans le tourbillon d’un deuil qui appartient à l’Histoire.

Comme dans tout biopic se pose la question de l’angle et de la période : quel regard poser et sur quels moments ? Ce choix est déterminant car il oriente le film et lui donne sa saveur. La décision de consacrer le film aux jours qui suivent la tragédie se révèle des plus intéressantes car il y a là un nœud dramatique qui donne matière à récit. C’est également peut-être l’approche la plus intime qui soit : celle de la mort d’un mari, d’un père et du président d’une nation. De Jackie Kennedy on connait les images officielles, protagoniste malgré elle du célèbre film amateur d’Abraham Zapruder qui filma en direct les événements, mais comment cette femme a-t-elle vécue de l’intérieur ce choc mondial qui était avant tout pour elle une horreur personnelle ? Pablo Larraín inscrit d’emblée son film dans une démarche formelle en faisant le choix inaccoutumé du 16 mm (improbable à l’heure du numérique mais également pour une production de cette ampleur !), ce qui donne un format de projection resserrée, là-aussi inhabituel, de 1.66 : 1. Il en résulte un grain important que l’abandon de la pellicule avait fait disparaître des écrans. Ce pari cinématographique se révèle gagnant : outre un côté suranné et séduisant de l’image qui rappelle l’époque, ces options permettent au réalisateur d’insérer avec une grande fluidité et souvent discrètement des images réelles issues des archives télévisuelles. Il en fait même d’ailleurs un fil rouge à travers la visite filmée de la Maison-Blanche que Jackie avait organisée en 1962 pour la chaine CBS, le montage alterne subrepticement le réel et la fiction, en conservant une partie du son d’origine pour que les deux espaces-temps se superposent dans un effet troublant et gracieux. Cette séquence morcelée qui ponctue le film prend la valeur symbolique d’un destin qui se fera, pour le meilleur et pour le pire, devant les caméras du monde et pose la problématique de la représentation.

Car la question de la trace laissée par Jackie et son mari, elle qui va devoir laisser la place, est fondamentale pour une veuve qui a peur de finir oubliée, voire indigente comme la femme de Lincoln. Le reportage, rejoué en grande partie par Natalie Portman, s’intéresse aux changements décoratifs effectués par la première dame, qui a souhaité laissé ainsi son empreinte. La scène où il lui faut quitter une maison qui n’est désormais plus la sienne est terrible et la réalisation impeccablement allusive : un simple coup d’œil vers sa successeuse en train de choisir de nouveaux tissus dit tout du trouble d’une femme dépouillée d’une vie. Pablo Larraín met le funeste en scène d’une façon entêtante, accompagné en cela par un motif musical leitmotiv dissonant qui fait ressentir profondément le vacillement de Jackie. De la même façon, les séquences où elle déambule seule dans les pièces vides de la Maison-Blanche sont remarquables dans ce qu’elles expriment du désarroi. Natalie Portman impressionne dans sa composition, elle réussit ce qui était nécessaire : nous emmener au-delà du personnage connu, faire vibrer les failles d’une femme traumatisée qui a tenu dans ses mains les restes du cerveau de son mari. Le cinéaste n’élude pas ce geste tant il est un acte d’amour désespéré. Le fameux tailleur rose que Jackie Kennedy portait ce jour-là nous est montré taché de sang, tout comme son visage : derrière l’apparat pour lequel elle était réputée et que la prestance de Natalie Portman restitue bien, émerge la souillure, rare moment d’abandon à l’émotion pour celle qui ne veut pas perdre le contrôle de son image. L’organisation des funérailles montre une femme qui n’hésite pas à tenir tête aux officiels lors de savoureuses scènes à l’ironie mordante : les choses se feront à sa façon. Voilà pourquoi elle dicte même au journaliste sa vision idéalisée de son séjour à la Maison-Blanche en faisant une comparaison avec la comédie musicale de Broadway Camelot. A la douce rêverie d’un lieu protégé légendaire répond un film à la séduction funèbre où le cauchemar peut-être vécu à condition de se l’approprier.

04/02/17

mercredi 1 février 2017

► MOONLIGHT (Oscars 2017)

Écrit et réalisé par Barry Jenkins, d'après l'oeuvre de Tarell Alvin McCraney 


... La fidélité à l'instant


Inconnu chez nous, le réalisateur américain Barry Jenkins devrait gagner une notoriété méritée avec un second long-métrage nommé à 7 reprises aux Oscars dont deux nominations dans les prestigieuses catégories de Meilleur film et Meilleur réalisateur. Moonlight est l’adaptation d’une pièce du dramaturge Tarell Alvin McCraney et c’est à nouveau Barry Jenkins qui est son propre scénariste, comme il l’avait été pour son premier film : Medecine for melancholy (2008). L’histoire était celle d’un couple dont on suivait la relation pendant 24 heures dans un quartier en pleine mutation, installant ainsi déjà des thèmes qui huit ans plus tard se retrouveront dans Moonlight. Le réalisateur met en effet une seconde fois à l’honneur des personnages afro-américains dans des lieux ghettoïsés où la mixité n’existe pas, c’est Miami (ville natale du réalisateur comme de l’auteur) qui sert de décor à une histoire poignante sur le devenir de soi et de ses sentiments à travers trois âges de la vie : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte. Chiron est un enfant sans père qui vit avec une mère souvent droguée, introverti, il est le souffre-douleur de camarades qui ont déjà vu en lui une différence dont il n’a même pas conscience. Sa rencontre avec Juan, un dealer en chef du quartier, va être la première étape d’une existence qu’il va tenter d’apprivoiser comme il pourra. On le retrouvera au moment de la bascule qu’est l’adolescence où il devra faire face à ce qu’il est avant que la maturité ne l’installe dans une vie plus subie que choisie : le temps alors du bilan et d’une confession, comme une délivrance… Barry Jenkins filme avec une douce intensité le récit intime d’un parcours, celui d’un enfant qui se construit contre et non pas avec les autres. Moonlight nous mène au fil du temps avec une rare sensibilité qui donne au personnage principal, comme aux secondaires, une juste attention qui fait du film une ode à la recherche de la tendresse perdue.

L’affiche du film (trois visages en un) parvient à synthétiser efficacement l’idée des trois moments de vie de l’histoire, signalés à l’écran par trois cartons qui désignent successivement et chronologiquement le personnage. Little, Chiron et Black : la première appellation est le surnom que lui donnent ses compagnons de classe, la seconde fait référence à son vrai prénom et correspond au moment où il affirme ses sentiments, la dernière renvoie à l’adulte qu’il est devenu et  au surnom que lui donnait son seul ami et l’objet de son affection, le déterminant Kévin (interprété par André Holland à l’âge adulte). C’est l’une des intéressantes idées du film, qui en compte de nombreuses : filer la métaphore de la quête identitaire à travers la façon dont se fait appeler le personnage, ce qui marque à chaque fois une évolution. « A un moment, il faut choisir qui tu es », tel est la préconisation de Juan (Mahershala Ali) qui a pris le jeune garçon sous son aile. Ce dernier, refugié dans une maison abandonnée pour fuir les persécutions des autres élèves, est découvert par cet homme imposant qui, littéralement, lui ouvre une fenêtre, sur l’extérieur mais surtout sur la vie. La belle séquence de la baignade dans la mer prend des airs de bain initiatique : ce père de substitution et sa compagne Teresa (Janelle Monáe) deviennent un point de repère pour ce gamin livré à lui-même. Ce second foyer où il trouve du réconfort n’est pas sans se retourner contre lui car sa mère (Naomie Harris), pourtant pas en état de s’occuper de lui, lui reproche vivement ces échappées. La mise en confiance du garçonnet se fait progressivement dans une bienveillance résumée par la façon dont Teresa décide de l’appeler : non pas Little mais bien Chiron, affirmant en cela sa volonté de prendre en compte celui qu’il est vraiment. Cette subtilité est celle du film qui, dans sa réalisation comme dans le traitement des protagonistes, fait preuve d’une retenue qui l’honore. Comme lorsque Chiron, adolescent, se fait une fois de plus maltraité par les mêmes (poids du quartier d’enfance) et qu’ils insultent Teresa : la colère monte et s’exprime, une fois les agresseurs partis, dans un bref mouvement, les poings serrés, qui révèle une détresse comme une rage latente.

Dans l’esprit du fameux Boyhood (2014), Moonlight est la chronique d’une existence qui permet de montrer l’évolution d’un personnage aux périodes clés de sa vie. Au défi du film de Richard Linklater (le même acteur filmé à différents âges), Barry Jenkins préfère permuter trois acteurs pour incarner un destin. Le casting était donc fondamental et il s’avère en osmose avec les traits de caractère du protagoniste. Alex Hibbert joue l’enfant mutique avec conviction tandis qu’Ashton Sanders est cet adolescent chétif qui ouvre son cœur à son ami. Enfin, Trevante Rhodes est l’adulte, métamorphosé en une copie de son père spirituel, Juan. L’enfant timide et l’ado maigrichon ont disparus derrière un corps travaillé à la fonte que la caméra du cinéaste ne manque pas de pointer. Car cette carrure inattendue, avec l’attirail qui va avec (chaine, gouttière en or pour les dents, attitude de macho), est évidemment révélatrice d’une carapace outrancière qui s’inscrit en réaction à un passé traumatique. Cette extériorisation d’une idée de la virilité (lui qui était traité de « tapette ») agit comme une rupture physique et mentale : c’est désormais lui qui donne les ordres, il ne subit plus ceux des autres. « Ne baisse pas les yeux » lui avait enseigné Teresa, ce qu’il mettra en pratique dans l’une des scènes les plus marquantes entre lui et Kévin où ce dernier devra faire un choix déchirant et violent qui changera le cours des choses. Comme dans Le Secret de Brokeback Mountain (2005), Barry Jenkins brise un tabou, aux cow-boys du film d’Ang Lee, succède la représentation d’un personnage noir homosexuel pourvu de la masculinité d’un chef de gang de dealers. L’imagerie collective prend un coup salutaire dans une dernière partie où la mise en scène excelle à faire minutieusement émerger un aveu viscéral et bouleversant.
01/02/17 

mercredi 25 janvier 2017

► LA LA LAND (Oscars 2017)

Écrit et réalisé par Damien Chazelle


... L'air de la réussite


Damien Chazelle a le rythme dans la caméra ! Son troisième film, qui emprunte la route des Oscars avec la certitude d’un sacre (il égale le record de 14 nominations !), s’articule à nouveau autour de son genre musical de prédilection : le jazz. Sa première réalisation,  Guy and Madeline on a Park Bench (2009) mettait en scène un trompettiste de jazz en quête d’amour tandis que le génial Whiplash (2014) était un choc sonore et psychologique entre un élève batteur et son tyrannique professeur. Les spectateurs avaient alors découvert un jeune réalisateur promis à un bel avenir, récoltant de nombreux prix et trois nominations aux Oscars, cette histoire accrocheuse et palpitante révéla un Damien Chazelle aussi habile que le batteur de son film, lui qui fit précisément parti d’un groupe de Jazz durant ses études. Avec La La Land, il s’inscrit dans l’histoire du cinéma hollywoodien en réalisant une comédie musicale comme l’Amérique n’en fait quasiment plus. Genre roi pendant quelques décennies, avant et après la Seconde Guerre mondiale, le public avait fini par se lasser et l’évolution de l’industrie cinématographique a condamné le genre à quelques sursauts, souvent couronnés de succès cela dit : Moulin Rouge ! (2 Oscars en 2002) ou encore Chicago (6 Oscars en 2003). La La Land reprend les thèmes fétiches du genre (rêve d’ascension, ambition, persévérance, amour) mais qui sont également ceux du réalisateur. Comment ne pas voir en Sebastian et Mia, les héros chantants, une autre version du personnage d’Andrew, le batteur martyre de Whiplash, qui a les plus grands en ligne de mire. Dans la grande tradition hollywoodienne, Mia est venue dans la ville des mythiques studios pour devenir actrice et enchaîne les castings tout en étant serveuse. Sebastian de son côté n’a qu’une idée en tête : ouvrir son propre club de jazz mais est contraint pour l’instant de jouer des morceaux aux antipodes de sa passion. Ces deux âmes en quête d’autre chose étaient faites pour se rencontrer et se soutenir mais la route vers le succès est une partition qui s’écrit au son des anicroches… La La Land revêt l’élégante parure de la comédie musicale tout en sachant s’en émanciper avec raffinement pour dévoiler une romance chantée, dansée et parlée à travers le prisme d’un couple à l’épreuve de la réussite.


La La Land, c’est avant tout un format : Damien Chazelle ressuscite le Cinémascope (2.55 : 1), retrouvant une largeur qui a été celle des grandes comédies musicales de la fin du second âge d’or du genre (Oklahoma ! 1955, Brigadoon, 1954, Carmen Jones, 1954). Le réalisateur s’amuse à ce propos à reprendre le logo d’époque au début du film. Cinéphile, il a d’ailleurs tourné son premier film en 16mm et en noir et blanc, faisant preuve d’un vrai choix artistique, quant à Wihplash, tourné en numérique, il était en Scope (2.35 : 1), comme une prémisse, et surtout La La Land, outre ce format inusité et prestigieux, a été réalisé en pellicule 35mm. Les orientations artistiques du cinéaste vont marquer de leurs particularités le film qui s’ouvre sur un plan-séquence que n’aurait pas renié Jacques Demy où un embouteillage s’anime soudainement en une fanfare chatoyante. Cette ouverture fluide et tonitruante est paradoxalement tout ce que ne sera précisément pas le film. En effet, Damien Chazelle ne fera pas intervenir de ballets de chanteurs et de danseurs, mais se concentrera sur son couple vedette, Mia et Sebastian, et ira même jusqu’à diminuer les séquences purement musicale avant un regain lors d’une apothéose appartenant au domaine du fantasme d’un destin alternatif. Ce qui dit beaucoup sur la volonté du réalisateur de mettre en tension le rêve et la réalité : l’enchantement et son contraire sont dans La La Land les pas d’une danse qui s’effectue à deux. Cette dualité s’exprime dans le choix scénaristique puisque les protagonistes sont présentés coincés dans le même embouteillage, dans une métaphore de leur propre vie, à savoir au point mort, avant que le film nous les fasse découvrir de deux points de vue différents. Avant la rencontre, en deux temps, où la musique joue l’entremetteuse (dans le bar et à la pool-party).


Damien Chazelle fait confiance une nouvelle fois à son copain de fac, et membre du même groupe que lui, le compositeur Justin Hurwitz, qui avait déjà signé la musique de Whiplash. Autour du thème principal, entrainant et entêtant, qui sera le fil rouge et qui revient dans différentes orchestrations, s’entendent plusieurs morceaux qui offrent aux acteurs de vrais moments d’émotions. Très investis, ils poussent la chansonnette et dansent avec grâce dans des tableaux souvent poétiques aux lumières tamisées (comme la séquence sur les hauteurs d’Hollywood) ou colorés (dans le club de jazz). Le cinéaste répète d’ailleurs l’effet de style consistant à isoler soudainement le personnage sous un halo lumineux, plongeant le reste de l’écran dans le noir, telle une scène de théâtre. Ce qui met d’autant plus en valeur Ryan Gosling, d’une grande classe, et sa partenaire Emma Stone, pétillante à souhait, tous les deux forment un couple attachant mue par un même désir : celui d’accomplir leurs rêves. L’usine hollywoodienne (avec ses castings méprisants dont Mia fait les frais) en prend pour son grade : « C’est pas la meilleure vue » dira ironiquement Sebastian en contemplant la ville des anges. Sacrifices et compromis font partie du prix pour espérer accéder aux étoiles et il fallait bien la fantaisie d’une comédie musicale pour que nos deux battants les côtoient de près, littéralement, lors d’une fameuse scène au planétarium. Le film fonctionne habilement autour du cycle des saisons, qui va de pair avec l’évolution des personnages et que le réalisateur signifie parfois avec un détail, tels ces pétales du printemps qui virevoltent discrètement. C’est aussi en cela que réside le charme de La La Land, dans son approche intimiste de ce grand barnum qu’est Hollywood avec ses espoirs et ses désillusions et où la réussite ne nous joue pas toujours l’air qu’on aurait voulu.


25/01/2017              

mercredi 18 janvier 2017

► CORNICHE KENNEDY (2016)

Écrit et réalisé par Dominique Cabrera, d'après l’œuvre de Maylis de Kerangal


... Trompe-la-mort


Dominique Cabrera est une touche à tout talentueuse : alternant documentaires et fictions, longs et courts-métrages pour le cinéma ou la télévision, elle a construit une filmographie variée mais toujours engagée. Qu’elles soient inspirées de sa propre vie ou pas, ses histoires sont toujours ancrées dans la société sur laquelle elle pose son regard de cinéaste, comme dans Nadia et les hippopotames, se déroulant pendant la fameuse grève générale de 1995. Sa nouvelle réalisation a ainsi pour lieu principal un endroit emblématique dans une ville de tradition multiculturelle : la Corniche Kennedy à Marseille, qui donne d’ailleurs son titre au film. Titre qui est avant tout celui du roman de Maylis de Kerangal, auteure très adaptée ces derniers temps, on lui doit déjà la trame de Réparer les vivants (mis en scène par Katell Quillévéré en 2016) et elle sera à l’origine de Naissance d’un pont, prochainement réalisé par Julie Gavras. Paru en 2008, son roman trouve en Dominique Cabrera la réalisatrice qu’il lui fallait : l’histoire lui permet d’aborder à sa façon les aspérités d’un groupe de jeunes qui cherche ses prises sur les corniches comme dans la vie. Acculée à une route et ouverte sur la méditerranée, la corniche domine le paysage, c’est cet endroit beau mais inhospitalier aux rochers abruptes, qu’une bande de jeunes gens intrépides ont choisi pour exercer leur activité favorite. Faire de ce promontoire leur sautoir. Cette pratique joyeuse mais périlleuse attire l’attention de Suzanne, à quelques jours du bac, cette lycéenne va littéralement s’incruster dans le groupe, fascinée par leur liberté. La petite nouvelle ne tarde pas à faire les yeux doux à deux copains, Marco et Medhi, entre lesquels elle hésite. Mais elle ignore que Marco joue également les chauffeurs pour un gros bonnet de la drogue et que le petit groupe est étroitement surveillé par la police. Jusqu’où Suzanne est-elle prête à se mettre en danger ? Tirant parti d’un décor naturel superbe, la cinéaste fait flirter sa caméra avec les rochers comme avec les personnages, entremêlant avec finesse le minéral et l’humain dans un film où la quête de soi passe par la mise en péril…

Le film s’articule donc autour du lieu symbolique qu’est la corniche, cet entre-deux (d’un côté la terre, de l’autre la mer) marque autant une frontière topographique que morale pour les jeunes qui se l’accaparent. En effet, en franchissant le parapet, ils franchissent un interdit, de ceux qui agitent l’adolescence. Dans cet espace sans adultes, ils défient une autorité dont ils n’ont cure et qui est représentée par la ville : les policiers ou les médiateurs viennent précisément rappeler la règle et le danger mais les effrontés ont leur porte de sortie : le saut dans le vide, échappatoire à la norme. C’est peut-être cette défiance qui attire Suzanne et qui va la pousser à forcer les autres à l’accepter. Sous ses airs angéliques, elle est se révèle hardie et se grise de cette liberté qu’elle goûte de tout son corps. Elle transgresse à son tour les conventions sociales et les obligations : elle refuse ainsi de suivre sa mère qui l’exhorte à quitter la bande (intrusion aussitôt rejetée de la figure de l’adulte) et délaisse ses études. On retrouve le thème du rite initiatique qui la fera définitivement intégrer la troupe de plongeurs amateurs : en faisant ses preuves, elle gagne sa place dans un espace qui est désormais également le sien. Suzanne sera toujours filmée hors de chez elle, à peine avait-on aperçu sa terrasse au tout début, comme si déjà elle fuyait ce quotidien, ce foyer dont on ne saura rien, happée qu’elle est par la corniche et ce qu’elle représente. Dominique Cabrera filme les rochers dans tous ce qu’ils ont de duel : à la fois facteur de risque (plans en plongée sur ces rocs affûtés) et refuge pour cette jeunesse enjouée qui veut une vie sans contraintes, quitte à devoir trouver des défis inédits, des sauts toujours plus périlleux. Ce risque qui monte crescendo (le rocher en forme de pic, le plongeon de nuit avec fumigènes) va de pair avec les  liaisons douteuses de Marco avec le milieu marseillais.

Suzanne (Lola Créton, marquante dans Un amour de jeunesse (2011) et qui impose là sa fraîcheur), après avoir expérimenté et vaincu la peur, peut s’adonner aux plaisirs des sentiments car sur la corniche, il y a la roche mais aussi les peaux ensoleillées qui font corps avec l’environnement. Marco, le prévenant (débutant au cinéma et déjà à l’aise), et Mehdi le gouailleur (Alain Demaria, dont c’est le premier rôle, frappant de naturel) ont chacun les faveurs de la nouvelle venue et forment rapidement un trio, à l’image de leur situation sur le scooter : Marco conduit, Suzanne se tient à lui tandis qu’en dernière position Mehdi se laisse caresser le visage par les cheveux au vent de la jeune femme. A leur contact elle découvre une autre façon de vivre, une culture différente, elle qui vient d’un autre milieu, plus favorisé. Autant de facettes d’une jeunesse qui rappelle les préoccupations sociétales de la réalisatrice qui s’est intéressée dès ses débuts à la banlieue et ses habitants à travers des documentaires. Le désir d’expérimenter les limites se double de celui de l’amour avec des moments d’aparté qui confinent à la robinsonnade (l’échappée de Suzanne et Mehdi sur les hauteurs) et qui contrastent d’autant plus avec la réalité de Marco, au cœur d’une opération de police menée par Awa (Aïssa Maïga, qui a déjà tourné plusieurs fois avec la réalisatrice). A la légèreté de ces plongeurs répond la gravité qui plane et menace l’unité des trois compères, sans compter sur le choix de Suzanne qui risque d’être précipité par les évènements. Ce Jules et Jim (Truffaut, 1961) des calanques est un plongeon de haut-vol dans le vertige de l’adolescence, cette lisière bancale où la vie ne tient parfois qu’à une corniche…

18/01/2017