mardi 5 juin 2012

► PROMETHEUS (2012)

Réalisé par Ridley Scott; écrit par Damon Lindelof ,Jon Spaihts et Ridley Scott 



...La filiation monstrueuse

Attendu comme le messie, le dernier film de Ridley Scott devait nous ramener, sinon aux origines d'Alien, tout du moins dans un univers semblable à cette saga, entre science-fiction et épouvante, commencée en 1979. C'est donc chose faite avec ce nouvel opus qui dresse de nombreuses passerelles entre le présent et le passé. Trop peut-être. Le terrain est connu et l'inconnu n'est pas forcément le plus prégnant même si l'atmosphère soignée, oppressante et mystérieuse séduit toujours. Le thème de la filiation qui parcourt le film est donc également celui d'un univers filmique qui ravive malgré tout en nous peurs primaires et plaisirs horrifiques.

Le retour vers le passé est ce qui motive la marche du film, tous les événements n'auront de cesse, alors même que les personnages tendent vers l'avant, de converger vers un point inaugural, vers une source mystérieuse, celle de la vie humaine. Question métaphysique ultime de l'être humain: comment tout a commencé? Là où la saga Alien nous confrontait au présent de la bête, à son affrontement et in fine à sa destruction, il s'agit ici de trouver la bête pour la questionner sur notre passé. Mais cette créature, qui n'est pas celle que l'on connaît, se révèle être au contraire un ancêtre humanoïde, dessiné sur des supports antiques et en particulier dans une grotte où l'on fait connaissance avec le docteur Elisabeth Shaw (Noomi Rapace, qui a un air de Winona Rider dans Alien IV). Elle met à jour, littéralement, une fresque qui se révèle être une carte stellaire. 

Les premiers pas à bord du vaisseau nous sont familiers, Ridley Scott nous propose un nouveau dédale high-tech avec les fameux caissons de voyage, ces sarcophages où les membres de l'équipage sont plongés dans le sommeil, le temps du voyage. Image culte. Souvenirs tenaces. On pense bien sûr aussi à 2001 (Kubrick, 1968), non seulement pour l'environnement, mais également pour ce côté métaphysique de la quête des origines. Ce désir de comprendre, de remonter le temps est le véritable renouveau du film qui a parfois cela-dit tendance à trop revenir sur son propre passé fictionnel.
 
L'importance des traces et de la transmission est ainsi au cœur de l'action: David, le robot, lit les souvenirs d’Élisabeth lorsqu'elle dort, celle-ci se souvient précisément d'une discussion avec son père ethnologue. De même, un conflit se fait jour entre le robot, fils spirituel du financier de l'expédition et sa fille légitime, jalouse de sa place. Cette recherche des pères fondateurs renvoie à Élisabeth sa propre incapacité à procréer tandis que de nombreux hologrammes font revivre ce qui "a été". Cela met alors sur le même plan passé et présent, à l'image des personnages humains, eux-mêmes héritiers de ceux qu'ils sont venus côtoyer. Héritage fictionnel également, avec par exemple les combinaisons des ancêtres rappelant Predator, le liquide visqueux découvert par David sur une roche annonçant la future bave des Aliens ou encore l'hallucinante scène médicale, comme un écho à ses origines fictionnelles. 

Vie et mort sont liées, création et destruction sont les deux faces d'une même interrogation qui en toute logique trouve quelques réponses dans l'origine même du film, à savoir sa séquence pré-générique. Ne sommes-nous pas au final les seuls témoins, au début et à la fin, de deux instants clés, majeurs dans le chaînon fictionnel de la saga. La dernière séquence réserve ce qui est le véritable climax. Jouissive scène finale tout autant que fondatrice, tandis que les images liminaires, au bord d'une cascade, nous montrent la chute, dans les deux sens, de celui qui devient le père créateur, l'alpha et l'oméga au même instant. Pour nous aussi tout avait commencé avant. Ou quand de la destruction naît l'émancipation... 

Romain Faisant, écrit le 31/05/12 et mis en une de la rubrique Express Yourself sur le site de l'express.fr.


► COSMOPOLIS (2012)

Écrit et réalisé par David Cronenberg; d'après l’œuvre de Don DeLillo


...Les mots du monde


Quand Cronenberg s'attaque à la crise financière, c'est depuis l'intérieur d'une limousine high-tech et les propos d'un de ces jeunes maîtres du monde, froid et régi par les chiffres. A travers cette tour d'ivoire en mouvement, c'est au bouleversement d'un monde et d'un homme que nous allons assister, bien assis, comme son protagoniste, dans notre fauteuil. A l'instar du titre, le casting fait acte de cosmopolitisme en organisant une improbable rencontre entre l'acteur star de la saga Twilight, Robert Pattinson (enfin extirpé des griffes de la franchise) et notre Juliette Binoche nationale. Mais ils seront nombreux à croiser sa route lors de ce trajet initiatique où le monde défile tandis qu'un homme s'effile...  

Nous suivons donc le parcours dans les rues d'un New-York au bord de l'implosion, d'un de ces maitres du monde financier qui ne maitrisent rien au final. Et encore moins leur chute. Car c'est à cela qu'Eric Packer (Robert Pattinson) est confronté, puisqu'il n'a pas anticipé la montée du yuan, le voilà ruiné et avec lui tout un monde. Insensible au bouleversement qui s'augure, il reçoit dans sa limousine (une limo blanche, identique à toutes les autres, uniformité des hautes sphères) divers protagonistes (informaticien, jeune geek, théoricienne financière...) avec qui il exprime son cynisme, son obsession du contrôle, sa suffisance mais aussi ses premières interrogation sur lui-même. Le basculement est à l’œuvre.
 
Cela avait commencé par une première prise de parole d'Eric lui-même avec un souhait inattendu et insolite qui inaugure le déroulement du film, à savoir de longues conversations qui vont émailler le trajet fait en limousine. Il veut en effet aller chez le coiffeur. Première touche dissonante d'un portrait qui va progressivement s'émanciper de sa propre image, ou tout du moins tenter d'y parvenir. Et le lieu récurent de cette métamorphose sera donc ce bureau mouvant, cette lino dans laquelle il siège, sur un grand fauteuil aux accoudoirs connectés aux informations financières. On retrouve là l'idée d'ExistenZ (1999) du même Cronenberg, où déjà, l'attachement au virtuel était viscéral et même organique. C'est de nouveau le cas ici, puisqu'Eric agit et réagit comme ces machines qui alimentent les marchés financiers. Froideur du chiffre, statistiques, automatisme.
 
Ainsi, quand tout s'écroule (la faillite), le monde gronde mais lui reste impassible, l'émotion ne surgit pas. Il est blindé de l'intérieur comme l'est sa carrosserie, il est sourd au monde des rues comme l'est sa limousine, insonorisée. La dualité des deux mondes est sans cesse présente par cette opposition entre intérieur / extérieur, standing du dedans / fracas du dehors où la révolte se fait entendre. Et où s'observe la récurrence de la symbolique du rat (citation liminaire, les rats exhibés par des quidams, la mascotte des émeutiers), image forte, à la fois péjorative pour celui qui a de l'argent et repoussante car renvoyant à la saleté, à la déchéance. Pourtant Éric s'en amuse, jouant avec ce mot, se l'accaparant pour sa propre convenance (nouvelle unité monétaire), n'accordant aucune importance à ceux qui l'ont érigé en symbole, ces gens, là, dehors et à ce qu'ils expriment. 
 
Mais cette perspective de la perte, cette chute annoncée et pas encore ressentie, cette confrontation avec la mort (on ne cesse de l'avertir d'une menace sérieuse) va vraiment éclater avec son entartrage par un contestataire. Cela a un côté trivial et bouffon, qui tranche avec le sérieux des conversations mais qui exprime cette revanche du sans grade qui avec presque rien souille le grand du monde. L'humiliation est là car c'est la première fois que l'on voit Éric exprimer quelque chose, en l'occurrence de la colère. 

Acte fondateur puisqu'il est un marquage, au sens propre comme au figuré : il gardera les traces de la souillure sur son visage et ses cheveux jusqu'à la fin. Le monde vient de le heurter en pleine face et la machine qu'il était, définitivement hors service. La frontière n'est plus, désormais il est pleinement dehors, seule la crasse et la misère lui seront opposées. Lui qui était toujours dans le futur, se confronte au présent des émotions à travers son double inversé, son image en devenir : celle d'un de ses ex-employés, homme du haut qui a déjà chuté. Il lui faudra alors affronter les mots de la réalité mais peut-il aller jusqu'à en éprouver les maux...?
  
En alliant le récit et la conversation, le chaos et la recherche de soi, le pouvoir et la décadence, l'abstrait et le concret des émotions, Cronenberg revisite ses thématiques à travers les affres de la crise financière. Il réalise un film étonnant et détonnant, loin des décors financiers habituels, sur non seulement une chute mais surtout sur une quête du ressenti se substituant au pressenti.  


Romain Faisant, écrit le 25/05/12 et également publié dans la rubrique Express Yourself sur le site de l'express.fr.



► DE ROUILLE ET D'OS (2012)

Réalisé par Jacques Audiard; écrit par Jacques Audiard et Thomas Bidegain d'après l’œuvre de Craig Davidson.


...Les coups du sort


Le nouveau film de Jacques Audiard (en compétition à Cannes), toujours un événement, confronte avec force et fracas un homme et une femme qui, chacun, ont un combat à mener. Au sens figuré pour elle qui se retrouve en fauteuil roulant, au sens propre pour lui qui se lance dans des combats à mains nues. Dur et marquant, le film de Jacques Audiard, adaptation du roman de Craig Davidson, nous heurte sans complaisance et avec puissance. 

De rouille et d'os, c'est l'histoire d'une rencontre, celle de Stéphanie (Marion Cotillard, épatante), belle jeune femme qui aime plaire et d'Ali (Mathias Schoenaerts, qui en impose) homme rustre et brutal mais père aimant, même s'il ne sait pas toujours y faire. Il débarque chez sa sœur à Antibes avec son fils de cinq ans, Sam. Vivotant, il finit par devenir videur dans une boîte, c'est là qu'il rencontre Stéphanie, lors d'une bagarre. Premier face à face qui inaugure ceux à venir: violence et entraide sont déjà les deux maîtres mots. Attentionné malgré ses airs de brute, Ali raccompagne celle à qui il est désormais lié, un plan sur ses jambes découvertes tachées de sang annonce la meurtrissure.
 
En effet, alors que chacun a repris sa vie, on suit le quotidien de Stéphanie, dresseuse d'orques dans un parc d'attraction et le drame qui la frappe. Un accident lors du spectacle, un choc violent avec un des mammifères la condamne à l'amputation des deux jambes. Comme les photos d'elle que l'on a vues dans des cadres, sa vie n'est plus dorénavant qu'un souvenir. A la musique tonitruante et aux chorégraphies du spectacle succède la froideur d'une chambre d'hôpital, ses tuyaux et ses fils, le gris de l'acier du lit. Éprouvante scène que celle de la découverte de la mutilation, Stéphanie est réduite à l'état d'animal rampant.
 
Métaphore animale qui n'est pas anodine puisque à l'opposé s'exprime le corps puissant et fonctionnel d'Ali qui devient une bête de combat, enragée. Ce corps brut et musculeux, c'était déjà celui de Bullhead (Michael R. Roskam, 2011). Arrivé sans but chez sa sœur, il semble trouver là un accomplissement, ce qui n'est pas sans déplaire à Stéphanie qui a repris contact avec cette rencontre du passé, avec cette vie d'avant. Ne faisant preuve d'aucune commisération, Ali ne semble pas prendre en compte le handicap de son amie, il la considère comme les autres. Inenvisageable au départ pour elle, sous l'impulsion de ce dernier, la voilà qui met le nez dehors et qui, emmenée sur son dos, va se baigner. Là où elle voit des obstacles, il ne voit que la normalité d'une relation amicale. 

Dans l'eau Stéphanie retrouve sa liberté, dans les combats à mains nus Ali se défoule. Un équilibre semble s'instaurer et même sur le plan intime, où lors d'une amusante scène, Ali propose à Stéphanie de raviver ses ardeurs, en bon copain. Elle redevient femme, dans sa chair et dans son âme, comme dans cette scène intimiste où le retrait des bas de protection qu'elle porte devient un geste sensuel. C'est le début d'une réappropriation de jambes devenues étrangères. Sans oser se l'avouer, chacun galvanise ainsi l'autre, comme la scène du combat difficile où la seule vue de Stéphanie, de façon métonymique avec ses prothèses, redonne à Ali le courage de vaincre. 

Mais le caractère assez bestial et indépendant de ce dernier ne va pas sans poser de problème, quant à Stéphanie, le regard des autres peut s'avérer blessant et quelle place donner à Sam dans ce nouveau cap qui s'instaure et où les choses demeurent bien instables. Fidèle à son cinéma, Jacques Audiard réussit à imposer un nouveau choc filmique à travers des destins poignants, entre ombre et lumière. Combatifs, ces personnages gardent une trace dans leur chair, l'empreinte des blessures de la vie tout autant que l'ascendant pris sur elle. 


Romain Faisant, écrit le 18/05/12 et également mis en une dans la rubrique Express Yourself sur le site de l'express.fr.


► BABYCALL (2012)


Écrit et réalisé par Pal Sletaune

...Les voies de l'incertitude

Quand une mère au quotidien déjà menaçant bascule dans la psychose, la raison s'emmêle et les chemins se mêlent. En provenance de la patrie des Millenium, voici un nouveau thriller nordique qui mérite d'être découvert.  
 
Troisième film de Pal Sletaune, on y retrouve Noomi Rapace, la frêle et implacable interprète de Lisbeth Salender dans la trilogie sus-citée. Elle incarne ici avec force et désarroi une mère apeurée, fuyant avec son fils, Anders, un mari violent. Le film ne sera jamais ce qu'il semble être. Tout d'abord drame social (barre d'immeuble grise, services sociaux...), c'est à un triller que nous sommes soudainement confrontés avant que le récit n'évolue encore vers une inquiétante étrangeté aux limites du fantastique.
 
Pal Sletaune continue son exploration de l'autre, du voisin suspect, de l'immersion dans cette vie, là, derrière la porte du couloir. C'était déjà le cas avec son premier film, Junk Mail (1997), sur le registre de l'humour noir et encore dans son second, Next Door (2005), avec cette fois-ci une plongée perverse et horrifique dans l'appartement de deux jeunes femmes manipulatrices. Babycall explore une autre facette de cet univers au travers d'un fil rouge, certes classique, mais bien exploité. En effet, Anna, mère inquiète et possessive, s'équipe d'un babyphone pour être à l'écoute du moindre souffle de son enfant, dans la chambre voisine. En pleine nuit, elle capte les cris d'un enfant provenant d'un autre appartement. On songe bien sûr à Hitchcock pour Fenêtre sur cour (1954) et à Brian de Palma pour Blow out (1981). Mais ce drame qui couve alentour ne fait qu'amplifier celui que vit Anna, tout devient menaçant dans cette barre d'immeuble où les couloirs ressemblent à ceux d'un hôpital...
 
D'hôpital, il en est justement question de façon parallèle avec le personnage de Helge que rencontre Anna, vendeur c'est lui qui lui fournit les appareils. Ce dernier veille en effet sa mère, mourante, et doit prendre une décision cruciale. Ainsi, la mort, avec ses choix et ses hésitations, rôde, tandis qu'Anna se lance dans une enquête pour déterminer d'où viennent les cris. Guidée par le son, il lui faudra remonter à la source. Mais à la source de quelle histoire ? Car les personnes et les souvenirs se troublent, pourquoi cet ami qu'Anders ramène à l'appartement lui ressemble-t-il étrangement ? Et ces endroits où Anna oublie être allée... 

Ainsi, les esprits se révèlent hagards dans un film qui nous égare subrepticement, sans effets grandiloquents, mais en maintenant un malaise constant. Cette immersion anxiogène et troublante dans des vies à leur tournant, où le passé hante le présent, n'est pas sans nous rappeler l'atmosphère de Morse (Tomas Alfredson, 2008), petite merveille norvégienne, où, déjà, dans la banalité d'un décor quotidien se jouait la vie et se donnait la mort.   


Romain Faisant, écrit le 04/05/12 et également publié dans la rubrique Express Yourself sur le site de l'express.fr.