mercredi 31 août 2016

► L'ÉCONOMIE DU COUPLE (2016)

Réalisé par Joaquim Lafosse ; écrit par J. Lafosse, F. Bourdino, M. Pingeot et T. Van Zuylen


... La désunion passionnée


Le belge Joaquim Lafosse avait entamé l’année avec son film tiré de la rocambolesque histoire de L’Arche de Zoé, un fiasco humanitaire dont on se souvient encore. Les chevaliers blancs, avec Vincent Lindon, a donc déjà son successeur et malgré une sortie inhabituellement aussi rapprochée, la qualité est toujours au rendez-vous pour son nouveau film. L’économie du couple a bénéficié d’une exposition au dernier festival de Cannes lors de la très prisée Quinzaine des réalisateurs. Le cinéaste s’installe de plus en plus dans la sélection cannoise après avoir commencé par y présenter A perdre la raison dans la catégorie Un certain regard en  2012. Avant d’intégrer la compétition officielle ? Car ses films sont d’un intérêt certain, toujours subtil et habile dans son approche des relations humaines, le réalisateur pointent sa caméra là où ça fait mal, là où les limites se heurtent à la résistance ou à la déchéance. C’est précisément dans cet infernal entre-deux que se trouvent les protagonistes de L’économie du couple : un homme et une femme sont en pleine crise conjugal, devant le regard inquiet de leurs deux jeunes filles. La rupture est consommée mais pas la séparation : en conflit sur le partage de l’appartement commun, Marie et Boris refusent chacun d’abdiquer et continuent donc de vivre sous un même toit devenu le lieu de leurs virulentes disputes quotidiennes. Cette cohabitation forcée aggrave la douleur d’un bonheur qui n’est plus qu’un leurre, l’entente de façade ne résiste pas aux rancœurs que cristallise le différent sur l’habitation. Cela ne peut plus durer mais comment y mettre un terme quand chacun refuse de comprendre l’autre ? Thème majeur du cinéma, la crise conjugale n’a pas épuisé tous ses ressorts pour celui qui sait s’en emparer avec intelligence et c’est le cas de Joaquim Lafosse qui fait d’une passion devenue confrontation un film fin, tendu et ambigu. 

 « Je l’ai vraiment aimé, mais là c’est pathétique » : Marie constate amèrement l’impasse dans laquelle elle s’est engouffrée et dont elle ne sait comment se sortir. La situation est en effet des plus détestables : vivre avec une personne qu’on ne supporte plus est un supplice que cette mère de famille se refuse à endurer plus longtemps. La mise en scène toujours aussi inspirée du réalisateur ne tarde pas à signaler l’anomalie d’un quotidien ritualisé : entre les devoirs, le bain et le dîner vient s’intercaler un mari qui n’est pas attendu. Il n’est d’abord qu’une voix qui surprend Marie puis un corps qui ne rentre pas dans le cadre : il n’est pas le bienvenu dans le champ comme il n’a plus sa place dans la maison. « C’est pas ton jour ! » : on comprend que ce qui reste du couple a dû s’organiser pour certes cohabiter mais en laissant le plus possible d’espace à l’autre… Pas si simple ! Le choix du huis clos est pertinent puisqu’il est un rappel incessant de ce qui étouffe Boris et Marie dans une destruction journalière. On pense bien sûr au modèle du genre : Le Chat (Pierre Granier-Deferre, 1971) avec l’affrontement d’un couple vieillissant joué par les deux monstres sacrés qu’étaient Gabin et Signoret. Chez Joachim Lafosse, c’est l’appartement qui devient l’objet de toutes les attentions et de toutes les discordes : il appartient à Marie mais Boris y a fait des travaux conséquents, l’un et l’autre revendiquent donc sa propriété.  Devenu le catalyseur des reproches, il est le témoin muet d’une unité transformé en frontière (de la chambre séparée à l’étagère du frigo !) puisqu’il faut bien se partager cet environnement de vie, avec toute l’ambivalence que cela suscite. L’excellente scène du repas avec les amis de Marie (et donc de Boris) installe un malaise communicatif et une tension exacerbée : quelle est la place de chacun dans ce règlement de compte ? Marie vit toujours avec  Boris mais ne l’aime plus, ses amis sont venus la voir mais peuvent-ils ignorer le mari ? Et lui, doit-il faire profil bas ou jouer les victimes ? Dans un écho à la célèbre scène de repas d’A nos amours (Pialat, 1983), le cinéaste donne à cette séquence une pulsion dramatique dont les acteurs s’emparent avec force.

Car une histoire de couple se doit d’avoir des interprètes à la hauteur des ambitions du réalisateur et c’est bien le cas ici. Le choix de Bérénice Bejo (qui avait déjà joué une femme au cœur d’un conflit familial dans Le passé d’Asghar Farhadi) s’avère d’une grande justesse, elle porte le rôle de Marie avec un entrain qui se ressent, laissant éclater sa colère comme ses moments de détresse. La répartie cinglante et masculine est assurée par un Cédric Kahn qu’on connait plus réalisateur qu’acteur, même si ce n’est pas sa première expérience. Le réalisateur de Vie sauvage (2014) compose un contrepoids solide, lui qui a souvent mis en scène le couple comme dans L’Ennui ou encore Les Regrets. Sans oublier une Marthe Keller en matriarche dépassée, aux mœurs d’un autre temps, qui déplore le manque de combattivité des couples d’aujourd’hui pour durer. Les deux acteurs nous rendent leur personnage consistant et vibrant, faisant de Marie et Boris des adultes entêtés mais à l’écoute de leurs enfants qu’ils essayent malgré tout de préserver. La belle scène de la danse familiale illustre le piège d’une situation en trompe-l’œil où chaque moment ravive un souvenir ou en crée un nouveau dans l’artifice d’un vivre-ensemble qui n’a plus lieu d’être. L’économie du couple est un déchirement physique et psychologique intense de deux amoureux devenus odieux l’un envers l’autre, emmurés dans un lieu comme en leur passé et dont l’avenir ne pourra s’espérer que hors les murs…

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10/08/16            

► JASON BOURNE (2016)

Réalisé par Paul Greengrass ; écrit par Paul Greengrass et Christopher Rouse


... Le mouvement dans la peau


Matt Damon avait prévenu : il n’endosserait de nouveau le rôle de Jason Bourne que si le réalisateur Paul Greengrass reprenait la saga en main. Ce dernier s’était en effet retiré du quatrième opus qui devait faire suite au succès de La vengeance dans la peau (pas moins de 3 Oscars en 2008). Le film s’était alors quand même fait mais sans l’acteur ni le réalisateur, faisant de cette histoire (Jason Bourne : L’héritage) une ramification à l’univers originel, créant pour l’occasion un autre héros (porté par Jeremy Renner) directement touché par les événements provoqués par Jason Bourne dans les films précédents. Paul Greengrass étant de retour, son acteur fétiche (avec qui il tourne ici son 4ème film) rempile donc pour une aventure haletante. La saga (commencée en 2002) a réussi à s’imposer au fil des ans comme une référence dans le genre du film d’action et d’espionnage et est surtout parvenu à faire entrer Jason Bourne, tueur repenti manipulé par la CIA, dans la galerie des personnages de cinéma qui compte. Adaptés des romans de Robert Ludlum, les trois premiers films ont tissé une toile nébuleuse autour des projets secrets de l’agence américaine de renseignement et de ses pratiques sans concession. Tous les films ont ainsi cette particularité d’être reliés entre eux avec un fil rouge : Treadstone. Nom d’un programme de la CIA dont est issu Jason Bourne. Ce cinquième opus réveille les vieux démons d’un programme qui n’a pas fini de faire des vagues. Retiré loin des conspirations, l’agent en fuite voit surgir une figure de son passé : Nicky Parsons (seule rescapée des films précédents) qui le contacte pour lui transmettre des documents qui font apparaître sous un autre angle le projet Treadstone. Cette découverte fait à nouveau de Jason Bourne une cible que la CIA compte définitivement abattre, à moins qu’elle n’essaie de le rallier…Paul Greengrass retrouve d’emblée ses réflexes qui lui avaient permis de marquer la saga de son empreinte énergique. Cette immersion, entre poursuites et trahisons, sécrète une adrénaline jouissive qui nous laisse le souffle court et la rétine en alerte.


« On the move ! » : certainement l’exclamation la plus utilisée dans la saga tant elle est caractéristique du mouvement perpétuel qui agite les protagonistes et ce cinquième film ne fait pas exception à la règle. Il n’y aura aucun répit : laissé pour mort dès la première image du film inaugural (La mémoire dans la peau) comme dans celle du dernier avec Matt Damon (La vengeance dans la peau), ce corps en suspension dans l’eau finit toujours par reprendre vie. Il n’est donc pas étonnant de retrouver un Jason Bourne passant le temps en combattant à mains nues des adversaires dans des lieux sordides pour une poignée de billets. L’ex-agent en étant réduit à utiliser la seule chose qu’il lui reste : sa carrure et ses techniques de combats, perpétuant malgré-lui l’héritage empoisonné de Treadstone. Jason Bourne est un mort-vivant (la caméra de Paul Greengrass pointe d’ailleurs furtivement les impacts de balles sur son dos) qui se sert presque mécaniquement d’un corps qui reste celui d’un homme qu’il n’a plus voulu être. Mais dans l’impossibilité de redevenir un David Webb (sa vraie identité) qui n’existe plus, son destin n’est-il pas de continuer à être Jason Bourne ? On le voit bien : dès que Nicky le remet en selle, il retrouve tous ses réflexes, il reste programmer pour agir, le titre du film n’est-il d’ailleurs pas tout simplement son prénom et son nom ? Comme une identité qui lui colle à la peau, on ne se débarrasse pas de ses oripeaux façonnés par les services secrets.  C’est en tous cas ce que croit la CIA qui envisage même de le réintégrer ! A moins qu’il ne s’agisse là que d’une manœuvre ?


Car les habitués de la saga savent qu’une parole cache toujours un mensonge: Jason Bourne est autant un film d’action que d’espionnage et ce cinquième opus s’inscrit pleinement dans le cyber-monde qui est le nôtre. Si la technologie et les écrans ont toujours été au cœur du dispositif de traque de Jason Bourne (les scènes dans les centres de contrôle avec les chefs et les opérateurs sont des éléments typiques de la saga), ils prennent ici une autre dimension. En effet, le film introduit en écho aux problématiques actuelles sur les réseaux sociaux et la vie privée, le personnage d’Aaron Kallor (sorte d’avatar de Mark Zuckerberg) dont l’ambition de créer un gigantesque réseau public sur Internet intéresse la CIA pour les raisons que l’on devine. Sous couvert de liberté, c’est bien de surveillance généralisée dont il s’agit. « Si tu sors des écrans, tu vis », cette sentence de Jason Bourne résume son approche de la dissimulation, lui qui n’a eu de cesse de fuir son image démultipliée par des écrans de surveillance. Paul Greengrass reprend le principe du montage parallèle qui dynamise les scènes de traques (sur le terrain et en salle de commandement) et leur confère ce côté terriblement accrocheur qui fait la spécificité de la saga). De même, fidèle à son style reportage (avec caméra en mouvement, recadrages nerveux et montage épileptique), il électrise l’action comme il avait si bien su le faire dans les opus précédents. Tommy Lee Jones (Dewey) et Alicia Vikander (Heather) sont à la tête des recherches et font preuve de la même hargne que leurs prédécesseurs. Aux scènes de poursuites mémorables des films précédents s’ajoutent des séquences tout aussi performantes comme la traque pendant des émeutes en Grèce qui multiplie les embûches de manière frénétique avec entre autres la menace de l’Atout (le tueur mandaté par la CIA pour éliminer Jason Bourne), interprété par notre Vincent Cassel national (qui continue avec succès sa carrière hollywoodienne). Retour aux sources dans tous les sens du terme pour ce Jason Bourne qui évolue néanmoins avec son temps et prouve qu’il est un mort bien vivant.

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11/08/16      

mercredi 15 juin 2016

► THE NEON DEMON (Cannes 2016)

Réalisé par Nicolas Winding Refn ; écrit par Nicolas Winding Refn, Mary Laws et Polly Stenham


... La plastique diabolique


La sortie d’un film du danois Nicolas Winding Refn est toujours un événement tant le réalisateur propose un cinéma radical, stimulant et esthétique qui laisse toujours le spectateur marqué par ce qu’il a vu. C’est véritablement avec Drive que le grand public a fait connaissance avec le talent et la singularité du scandinave : prix de la mise en scène à Cannes en 2011, le film est un succès critique et public, porté par un Ryan Gosling imposant à qui le réalisateur fera d’ailleurs de nouveau appel pour Only God Forgives. Sélectionné également à Cannes en 2013, le film ne fera par l’unanimité, contrairement à son prédécesseur. Les spectateurs en particulier, qui étaient restés sur le souvenir de Drive, sont surpris de cette plongée abyssale et formaliste dans le vice, la vengeance et la violence. C’est pourtant là que réside en partie le cinéma de Nicolas Winding Refn : ceux qui ont vu son indispensable trilogie Puscher (sur le monde sordide des trafiquants de drogues) savent jusqu’où peut aller le cinéaste pour mettre mal à l’aise le spectateur et l’acculer au destin tortueux de ses personnages. Rien d’étonnant alors qu’il se soit intéressé à la vie du prisonnier le plus dangereux d’Angleterre avec Bronson, permettant à Tom Hardy de réaliser une performance d’acteur. Explorateur visuel, le réalisateur aime conférer à l’image une puissance évocatrice qui choque, éblouit ou intrigue, il en fait le principe même de The Neon Demon (présenté en compétition officielle à Cannes) où les lumières et la colorimétrie enveloppent un drame fantasmagorique qui flirte avec l’horreur. C’est dans l’univers du mannequinat qui se déroule cette histoire anxiogène qui offre la possibilité au danois d’exploiter précisément la thématique de l’image avec tout ce que cela implique de dualité : derrière les reflets se cachent d’affreux enjeux où la beauté est autant une bénédiction qu’une malédiction. La très jeune Jesse, adolescente contrainte de mentir sur son âge, possède une splendeur naturelle telle qu’à peine arrivée en ville, la voilà déjà sollicitée par le gratin de la mode, toujours avide d’un nouveau visage. Elle fait donc une entrée spectaculaire dans un milieu dont elle va découvrir et subir les coulisses impitoyables. Mais si la jalousie est de mise, ce sentiment va prendre des proportions terrifiantes aux conséquences extrêmes. The Neon Demon est dans la continuité de Only God Forgives et va donc à coup sûr dérouter nombre de spectateurs mais oser regarder ce film droit dans ses flashs fluorescents procure une sensation hallucinogène qui  nous fait basculer dans un pays où les merveilles ont viré au vermeille.

Alice, Blanche-Neige ou Cendrillon : il y a un peu de chacune d’elles dans un film qui joue sur la féérie, mais une féérie dangereuse et pervertie. Jesse (Elle Fanning, qui jouait d’ailleurs la princesse de La Belle au Bois Dormant dans le film Maléfique) est en effet cette beauté juvénile et candide qui arrive en ville (Los Angeles, forcément) pour y réaliser son rêve, comme des milliers d’autres, celui d’être mannequin. C’est évidemment jouissif de voir comment Nicolas Winding Refn s’empare de ce canevas convenu  pour le transfigurer en un dédale délirant et malsain, en objet cinématographique attractif et luminescent. « Un diamant au milieu d’un océan de verre » : voilà comment est décrite Jesse, pierre angulaire du film avec qui on pénètre les arcanes des séances photos et qui fait la connaissance des froides Gigi et Sarah, deux mannequins bien installées, et de Ruby, maquilleuse à la familiarité suspecte. Le cinéaste ne pouvait pas passer à côté du motif du miroir dont il se sert pour pointer d’emblée un désir lié à l’image du physique et à l’illusion : Jesse et Ruby échangent leurs premiers mots dos à dos mais face à face grâce au jeu des glaces. Le film déclinera ces miroirs inauguraux comme autant de rappels au défi des apparences car c’est un combat au quotidien pour ces filles interchangeables dont la quête de perfection devient uniformité. La séquence du casting pour le défilé dans un environnement immaculé inscrit dans sa mise en scène ce côté étalage clinique de chairs déshumanisées. Jesse a au contraire ce quelque chose qui fait d’elle une exception suscitant la fascination des professionnels et la répulsion de ses collègues pour qui elle est une menace d’autant plus insupportable que son corps est intact de toute chirurgie esthétique.

A sa fraîcheur, sa gaîté et son rêve étoilé (il faut la voir marcher nuitamment sur la pointe des pieds, telle une funambule sur les hauteurs de la ville et ses lueurs) s’oppose le cauchemar pailleté des rancœurs féminines. Le parcours de Jesse est d’ailleurs comme rongé par le macabre : mannequins filiformes et livides, séance photo mimant la mort, course contre un vieillissement inéluctable synonyme de mort artistique. Le travail de Ruby résume à lui seul cette gangrène d’un métier où la fin est inhérente à l’activité : à la fois maquilleuse de modèles et…thanatopracteur. Nicolas Winding Refn, comme le laissait entendre le titre, exploite un parti pris basé sur des éclairages travaillés afin de donner une atmosphère tour à tour onirique et angoissante en cohérence avec l’histoire qu’il conte. Le générique du début présente cette riche palette de couleurs en faisant se succéder différentes teintes sur du verre dépoli, ce qui annonce également l’abstraction que le film va cultiver avec des séquences esthétiques qui fascinent l’œil. La scène du spectacle sous une lumière stroboscopique sur fond de musique électro est puissante, surtout qu’elle ne se contente pas de briller par son formalisme, elle dit des choses sur les tensions ambiantes au rythme d’échanges de regards saccadés. Ces tableaux baroques aux couleurs psychédéliques sont donc reliés entre eux dans un film à la démarche artistique assumée (le réalisateur allant toujours au bout de ses idées, quitte à déstabiliser) qui interroge le jusqu’au-boutisme de personnages obnubilés par le dictat du corps parfait. The Neon Demon est un film à la plastique diabolique et au contenu hypnotique.

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08/06/2016    

jeudi 9 juin 2016

► A WAR (2016)

Écrit et réalisé par TobiasLindholm


... Le choix de l'émoi


Longtemps le cinéma danois a eu pour représentant sur la scène internationale l’iconoclaste Lars Von Trier mais une nouvelle génération de réalisateurs scandinaves, tout aussi talentueuse que son aîné, émerge depuis quelques années. Tobias Lindholm est ceux-là, tout comme son compatriote Nicolas Winding Refn dont on attend avec impatience The Neon Demon la semaine prochaine ou encore Thomas Vinterberg, qui remporta le Prix du jury à Cannes en 1998 pour le marquant Festen tandis qu’en 2010, son film La Chasse permis à Mads Mikkelsen d’obtenir un Prix d’interprétation mérité. Le réalisateur de A War n’en n’est cependant pas à son coup d’essai : connu des amateurs de séries pour être l’un des deux scénaristes de la série politique à succès Borgen, il a fait une entrée fracassante dans le monde du cinéma en 2010 avec R, un film brutal et profondément glaçant sur l’enfer carcéral. Il a confirmé son statut de réalisateur prometteur avec Hijacking, un drame captivant sur un équipage pris en otage en pleine mer. Scénariste de ses films, Tobias Lindholm a l’habitude de placer ses personnages dans un milieu hostile qui les pousse dans leurs retranchements et à agir en conséquence, quitte à révéler leurs failles et leur part d’ombre. Troisième film et autant de mises à l’écart du protagoniste principal de la société civile : R se déroulait en huis clos dans une prison étouffante, Hijacking sur un bateau isolé du monde tandis que A War se passe, en partie, en Afghanistan, en zone de combat. Nous suivons en effet une troupe de militaires menée par le commandant Claus Michael Pedersen qui a pour mission la surveillance et l’aide aux civils alors que les talibans rôdent dans la région. Toujours sur le qui-vive, ces hommes effectuent des sorties risquées. Pris dans un violent guet-apens, ils se retrouvent dans une situation critique qui amène leur commandant à prendre une décision qui aura de lourdes conséquences : obligé de comparaitre devant un tribunal, il va lui falloir mettre en balance sa probité et sa famille pour un choix qui, s’il a permis la vie, a aussi provoqué la mort. Sélectionné pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en février dernier (finalement obtenu par Le fils de Saul), A War fait avec une grande finesse d’un conflit guerrier un tourment personnel, alternant la guerre et l’intime pour mieux les faire se percuter. 

Le caractère pernicieux de cette guerre d’usure éclate dès les premières séquences avec la mise en avant de son imprévisibilité : le spectateur comme les militaires ressentent un choc devant les conséquences d’un conflit contre un ennemi invisible. Tobias Lindholm choisit de laisser hors-champ la menace (les talibans) pour en accentuer l’omnipotence : ce qu’on ne voit pas est encore plus anxiogène. Ils sont ainsi présents par les engins explosifs qu’ils ont dissimulés et par les paroles des villageois : « Ils viennent la nuit quand vous êtes partis ». Ce choix a aussi pour vocation de mettre la mise en scène du côté des civils qui sont représentés par une famille afghane voisine du camp militaire et menacée. Car tout dans le film sera histoire de proximité : aux adversaires anonymes (le seul taliban aperçu est réduit à une silhouette lointaine) s’opposent le père de famille, sa femme et ses deux enfants, présence concrète qui est un écho aux propres familles des soldats. Proximité également avec ces hommes qui se battent pour maintenir une sécurité fragile : Claus (le toujours très bon Pilou Asbæk, acteur fétiche du réalisateur) décide de se mettre à patrouiller avec son groupe en signe de soutien à ses camarades alors que ce n’est pas son rôle. L’exemple le plus fort de cette unité restant la séquence décisive de l’attaque de la maison : la réalisation est admirable tant elle exploite le hors-champ pour nous immerger dans le chaos vécu par les militaires. L’impression de réel est prenante : le son, le langage technique, l’urgence, tout concourt à créer l’atmosphère d’un reportage pris sur le vif, au côté des troupes, d’où l’unicité du point de vue. Cette séquence épique nous place au cœur des enjeux qui seront ceux du procès à venir car c’est aussi la particularité de A war : opérer une bascule au milieu du film et renverser les positions, géographiques et idéologiques.

Au terrain guerrier succède le terrain judiciaire dans ce qui se transforme en film à procès à l’instar de L’enfer du devoir (2000). C’est avec une habileté certaine que le cinéaste danois use du montage alterné pour mettre en parallèle la vie au front et la vie privée, en l’occurrence celle de la femme et des enfants de Claus, qui sont dans l’attente du retour. Si ces deux mondes communiquent via le téléphone satellite (c’était déjà le principe même de l’excellent Hijacking) : la réalisation formalise cette distance en ne conservant à l’écran que Claus ou sa femme, selon qui appelle ou répond, mais sans les faire se succéder à l’image comme c’est généralement le cas dans ce type de scène. Cela met en exergue deux mondes (le civil et le militaire) qui cohabitent mais qui ont leur propre ressenti. Ce que montrait très bien des films comme Good Kill (2014) ou encore Brothers (2004, de la danoise Susanne Bier, qui eut droit à son remake américain), avec comme ici, le personnage de la compagne du militaire réclamant à son mari de lui confesser son vécu sur le terrain pour tenter d’appréhender quelque chose qui lui échappe. Le contraste est saisissant entre le théâtre des opérations en Afghanistan et la salle du procès, presque clinique, où ce qu’on a vu est disséqué pour tenter de prouver la faute. L’affrontement se fait désormais à coups d’arguments et le fameux hors-champ de l’attaque passe de persécuteur à accusateur. A War déroule cette seconde partie avec l’intelligence qui le caractérise : ni lourdeur ni grandiloquence mais avec le sens de l’intime. Les discrètes nappes sonores qui ponctuent légèrement l’ensemble sont à l’image d’un film qui confronte l’horreur à l’affect et laisse l’homme seul face à l’émoi de ses choix.

Publié sur Le Plus de L'Obs.com

01/06/2016